35 Rhums – Claire Denis
35 Rhums ou la force du lien
Des films de Claire Denis émane toujours, impalpable et diffuse, une sorte d’aura. A travers laquelle se révèle sensiblement, un peu de l’indicible des relations humaines. Son nouveau film 35 Rhums ne dément pas le style. En se focalisant ici sur la relation père-fille, il parvient à retranscrire la complexité, l’immatériel et la résistance des liens qui unissent les êtres. Renouant avec certaines de ses vielles connaissances (Alex Descas, Grégoire Colin, Jen-Pol Gargeau au scénario, Agnès Godard, la musique des « Tindersticks »), la cinéaste nous livre ici, par touches impressionnistes et récurrences d’images qui composent le commun, d’où éclot une force d’attraction poétique, un film comme une situation, qui dit en sourdine la force du lien. Celle qui se tisse dans le « foyer » familial, nid, berceau, abri ou refuge, centre de la chaleur, siège initial des premières expériences affectives, thématique que 35 Rhums nous permet d’approcher sous l’angle de la séparation.
Lionel antillais est conducteur de RER, il élève seul sa fille Joséphine, jolie métisse étudiante en sciences po, depuis qu’elle est toute petite.
Comme un couple, chacun veillant au confort de l’autre (au début du film, tous deux rapportent un autocuiseur à la maison) ils se montrent indifférents voir revêches aux voisins ou amis, qui cherchent à se lier à eux. Installés dans leurs habitudes, chacun accomplit les gestes d’un quotidien confortable et rassurant, seulement le temps passe et Lionel prend peu à peu conscience qu’approche l’heure fatidique où il faudra se séparer.
Le film commence, ciel ouvert, crépusculaire. Rails d’une ligne de RER, proche banlieue. En retrait la silhouette de Lionel (Alex Descas) seul, scrutant cet horizon, se détache floue puis plus nette. Puis il embarque sur sa moto pour s’engouffrer aux commandes d’un RER.
Ciel ouvert, après-midi, les rails toujours, mais cette fois-ci à travers la transparence de la vitre, dans la cabine du conducteur, vision hypnotique favorisant l’introspection, Lionel est de dos dans l’obscurité du confinement. Le ton est donné: l’espace, sa puissance d’attraction, dont la photographie, la netteté de l’image, la captation de la lumière en reproduisent la densité. Espace à l’intérieur duquel, le personnage, corps solitaire, animé par le mouvement, circule, emprunte un chemin puis un autre, cheminement en apparence tout tracé mais qui devant lui s’étale en voies multiples, tentaculaire. Les personnages de Claire Denis ne sont pas très bavards, c’est l’intensité contenue dans les corps, leurs mouvements qui traduisent en ondes, en tension dans l’espace, ce qui ne s’échappe ni par les mots, ni par la voix (Alex Descas est à ce jeu très fort). Ainsi Joséphine dans le foyer paternel, évolue d’une pièce à l’autre, la caméra postée en capte les vibrations sensibles. Ses mouvements s’adaptent à ceux du père et réciproquement, traduisent la promiscuité intégrée, l’élaboration sempiternelle, le soin quotidien apporté au confort, ce feu du foyer, auquel la fumée s’échappant de l’autocuiseur rouge (celui du père) donne corps là aussi.
Le lien qui unie la fille et le père est manifeste, le silence entre eux suffit à l’exprimer. Le toucher protecteur du père en traduit l’ascendance.
Claire Denis dit s’être inspirée de la relation de sa propre mère avec le père de celle-ci, de ce lien exclusif qui plaçait irrémédiablement les autres au rang de spectateurs. Gabrielle (Nicole Dogue) et Noé (Grégoire Colin) les deux voisins en sont les principaux. Corps désirants à qui l’espace du foyer n’est que peu autorisé, l’un en scrutant ardemment la porte d’entrée de l’extérieur (Noé), où guette patiemment dans la cage d’escaliers, amoureuse sans cesse éconduite (Gabrielle). Le désir justement, courant électrique qui sera le déclencheur, celui de Noé dévoilé au grand jour aux yeux du père et de Joséphine elle-même. Celui de Lionel pour une très belle africaine, aux yeux de Gabrielle et de sa fille, affirmant par là sa liberté irréductible. La liberté est un envol, « sens-toi libre », dira le père à la fille qui dans le foyer, tourne nerveusement, récalcitrante à s’échapper de la cage. La force du lien rend douloureuse la séparation, ainsi le collègue de Lionel, René antillais lui aussi, fraîchement retraité, la refusera, court-circuitera le courant. A travers la musique, l’ombre de la mort réelle ou symbolique fait planer une mélancolie, l’absence et la perte menacent le lien. Cinéma de la mixité, l’Afrique de l’enfance, constante chez Claire Denis qui a d’ailleurs défini le mot « diaspora » : « c’est étymologiquement la dispersion et la tentative de rester relié ». Rester relié malgré le mouvement : le père et la fille se rendront sur la tombe de la mère, la grande absente, dans une dernière virée à deux en Allemagne, scènes en extérieur très poétiques, signera comme une consécration à la séparation. Les 35 Rhums : pari aux origines obscures, remède antillais aux grandes déceptions, une ivresse à la mesure de la douleur de la séparation.
Vanessa Sylvanise






