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Bug

vu par Simon Legré

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Cherchez la p’tite bête

 

Au cours de cette pénurie cannoise, la Quinzaine 2006 semble à l’évidence avoir fait figure d’exception avec la présentation de quelques pépites. Sans aucun doute, le dernier Friedkin est à placer en haut du tableau. Bug est une fenêtre sur un cauchemar. Cet électrochoc traumatique se reçoit comme une attaque rétinienne salvatrice. Et si le plexus émotionnel peine à s’en remettre, c’est que l’on a rarement vu un film faire cohabiter les registres les plus éloignés avec une force de conviction purement dévolue à la mise en scène. À soixante et onze ans au compteur, Friedkin, après deux puddings démagogiques en studio, revient aux commandes d’une œuvre simple dans son idée et impressionnante dans sa structure d’ensemble. Cette adaptation d’une pièce de théâtre de Tracy Letts qui rendit Friedkin baba lorsqu’il la vit à Broadway il y a quelques années, en conserve l’unité de lieu (une chambre de motel cafardeuse) malgré quelques plans aériens qui scandent avec ferveur son propos: l’ivresse noire d’une contamination paranoïaque. Il y a d’abord une rencontre, celle de deux pommés au bout de leur rouleau existentiel. Agnès, jeune serveuse transformée en poissarde par une vie difficile. Et Peter, drôle de loustic au regard de cheval, avec lequel elle s’acoquine un soir de cuite. Cette piteuse tentative de romance s’englue vite dans le magma pathologique d’un délire de persécution à deux voix. L’homme est persuadé que des insectes microscopiques lui ont été introduits dans l’épiderme par le spectre directeur d’une obscure nébuleuse gouvernementale. Et la femme de le suivre dans les méandres de sa boîte crânienne malade. Dès lors le film lorgne vers ce genre en vigueur dans le cinéma américain, celui de la théorie du complot, son cortège de découvertes et la jouissance que procure à ses acteurs le pouvoir d’en déchirer le voile du mensonge. Or, la grande force de Bug est de mettre ces révélations non du côté d’une vérité cachée, mais bien de celle d’une mécanique imaginaire qui en fantasmerait l’atrocité. Bug est terrifiant en ce qu’il organise une confrontation : celle des héros et celle de ses spectateurs. Les uns donnent à entendre les corrélations entre les découvertes qu’ils effectuent et le film radiographie, tel un sismographe aux aguets, les mouvements de leurs pérégrinations intérieures. Contaminé à l’instar de l’héroïne, le spectateur marche sur les brisées de ces deux êtres au cerveau acidifié, se risquant aux mêmes conjectures démentielles. Pas pour longtemps... Lorsque la logique des héros se délite au profit d’une barbarie paroxystique, le film érige alors sa structure bifide : une spirale d’affirmations corroborant les codes de film de genre que Friedkin laisse transparaître, jusqu’à ce que le film négocie une rupture fondamentale, nous laissant face à un portrait clinique aussi perturbant qu’El de Bunuel. Le film opère la traversée d’un miroir déformant : ces deux traqués, pour reprendre le titre français du précédent film de son auteur, ne le sont que par eux-mêmes. Placée du côté d’un référent réaliste présent par reflets, la très subtile caméra du maître nous le souffle avec une perfidie qui ne résout rien. Jusqu’au dernier plan, la logique du pire est autorisée. L’idée-force de la mise en scène est de faire permuter ce « ils» invisible du côté d’un « je » très présent. Friedkin ne se contente pas de filmer deux corps hors de leurs gonds. Filmer l’exacerbation des affects comme une danse macabre devient un temps ce à quoi le cinéaste se risque. Or, il demeure très attentif au verbe qui les incarne. Comme si Zulawski avait biberonné Jacques Doillon, ce filmage enragé tout en en torsions se met à l’affût du dévidage d’une parole à triple fond dont la clef aurait été égarée. Essai pervers sur le contre-champ monstrueux d’une société délétère, Bug suscite un malaise typiquement américain. C’est que l’oppression qu’il décrit s’empare de deux losers à la mentalité friable, tels que l’Amérique ne daigne plus regarder. Deux laissés pour compte éprouvés par la rugosité d’un système qui les a laissés sur le banc après les avoir vidés de leur substance. Ces deux êtres sont habités par deux acteurs qui, un temps, inquiète plus qu’autre chose, mais qui triomphent magistralement de leurs travers : si Michael Shannon brûle d’une belle flamme intérieure, c’est Ashley Judd qui emporte le morceau haut la main. Consumée par son art, l’actrice la plus bradée d’Hollywood atteint ici une zone de jeu que seuls les monstres sacrés pouvaient oser caresser. Sa victoire s’incarne là où la pantomime pitoyable de Charlize Theron dans Monster (peau vérolo-acnéique sur fond de dégaine virago à vomir) sombrait innocemment dans un sketch des Inconnus. Incontestablement, Bug s’impose comme une grenade filmique dégoupillée. Et pour cause : au sortir, le réel soulage un peu.

 

Simon Legré

 

 

 

 

 

 

 

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