|
|
Stardust Memories.com |
|
|
Le Rêve de Cassandre
Match point VS Small time crooks
En apparence, Woody Allen rejoue pour ce nouveau film une intrigue proche de Match point, qu’il déplace dans un milieu modeste (les Cockney du Sud de Londres), milieu d’origine dont il faut parvenir à s’extraire (Cassandra’s dream), contre milieu huppé où il s’agit de s’introduire durablement (Match point). Filmant un point de départ et non un point d’arrivée, Cassandra’s dream apparaît donc comme une sorte de double inverse, un film de la fuite rêvée et de l’enfermement contraint, de tentatives vaines, de désillusions, quand Match point était un film de conquête sauvage, de lutte et de survie. « Dream »/ « Match » : les plans sur la comète des frères Ian (Ewan Mc Gregor) et Terry (Colin Farrell) s’opposent à la froideur calculatrice du surdoué Chris Wilton (Jonathan Rhys Meyers en majesté), leurs combines à la petite semaine à l’abattage statégique de l’ex tennis player. De même, une forme de guigne (Cassandre) succède à la chance (le match finalement remporté), et, presque nécessairement, un ton de comédie foireuse à la tragédie glaçante et ses passions tumultueuses.
Mais la comparaison entre les films, si elle est opérante, se révèle peut-être injuste, tant elle dessert cette nouvelle œuvre. Ainsi l’ironique happy end au goût amer de Match point, aboutissement incontestable d’une intrigue tendue comme un arc, laisse place ici à une fin triste et sèche, à la fois attendue et trop rapide, comme expédiée, couronnant un film erratique qui ne sait pas trop où il va, sinon vers ce point prémédité auquel il semble parfois se raccrocher. Les rouages scénaristiques n’apparaissent plus comme la mécanique conjuguée du hasard et d’un destin forcé, mais se révèlent passablement encombrants, pour une fiction qui n’arrive pas toujours à les soumettre pour les transcender. L’intérêt de Cassandra’s dream, plus ténu, plus fragile que son prédécesseur, est ailleurs : dans l’esquisse d’une relation fraternelle, dans une tendresse réelle pour ses personnages, dans cette façon d’envisager tout à hauteur d’homme avec une constance qui se montre, de temps à autre, payante. Car le film se distingue aussi de Match point en ce qu’il prend, contre celui de l’individualisme malade qui abrite en lui le crime, le parti des pauvres types, tueurs approximatifs. Le problème est que la fausse nécessité du passage à l’acte, mise en scène dans les deux films, résonne ici bien moins fortement, en grande partie délestée de son ambigüité fondamentale.
Malheureusement, formellement, le film épouse pour ainsi dire l’univers et les personnages qu’il décrit, c’est-à-dire qu’il se montre régulièrement à côté de la plaque, et lorgne vers une forme d’hybridation des genres parfois grossière où chronique sociale, comédie, suspense et drame mal dégrossis se heurtent assez maladroitement. Le formidable Scoop, généreux et sautillant, et son argument fantaisiste, y réussissaient mieux, se situant résolument du côté de la magie, de l’art des saltimbanques et fabulistes, des trucs et des astuces, là où le bain malgré tout « réaliste » de Cassandra’s dream l’empêche d’exploiter tout le potentiel (pourtant grand) de scènes dont on ne cesse de s’étonner qu’elles soient aussi peu poussées, survolées par la mise en scène autant que par des acteurs qui s’en remettent parfois, c’est visible, à leur professionnalisme. Le plus criant à ce titre est peut-être l’incompréhensible sous-exploitation des scènes sur le voilier, réduit à un accessoire un peu trop grand qu’on ne saurait manœuvrer. Faut-il y voir un écho à l’impossibilité pour les frères de posséder pleinement cet objet de leurs rêves (même alors qu’ils l’ont acheté) ? Pour répondre positivement, il faudrait que le film manifeste, par sa mise en scène, quelque signe en ce sens. On peut bien sûr le déduire mais, assez platement, le voilier se voit utilisé comme un décor indifférent, même s’il lui revient de symboliser les enjeux dramatiques du film, les scènes en mer ou de l’achat du voilier jalonnant la structure narrative. Ewan Mc Gregor bricole un jeu égal et détaché relativement plaisant, Colin Farrell en fait des tonnes, ni l’un ni l’autre ne dévie plus de la voie qu’il s’est trouvée, miraculeusement leurs jeux s’accordent, mais le film n’y gagne toujours pas en cohérence. Les personnages féminins quant à eux se révèlent très peu au spectateur, à rebours encore une fois de Match point, dont la réussite pèse décidément sur ce film aux ambitions plus modestes autant que la poisse sur les épaules de nos deux frangins.
Finissons sans trop de manières : Cassandra’s dream, Woody Allen 2007, est un peu à l’image de Small time crooks en son temps, sympathique, mais terriblement mineur. A ce compte, il demeure cependant toujours infiniment plus riche et plaisant qu’un 7h58 ce samedi-là, dernier film de Sydney Lumet sorti sur nos écrans qui, avec un argument assez semblable, se perdait en circonvolutions vaines et usantes avec un sérieux imperturbable. Woody parvient tout juste de son côté à faire modestement tenir debout son petit univers, mais celui-ci s’avère au fond non dénué de charme ni de personnalité – et de cela, grâce lui soit rendue.
Florence Maillard
|
Réalisation Woody Allen
Titre original Cassandra's dream
Interprétation Colin Farrell Ewan McGregor Tom Wilkinson Sally Hawkins
Origine Angleterre
date de sortie 31 octobre 2007
|
Stardust Memories © 2005-2007 - Tous droits réservés