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L'assassinat de Jesse James 

par le lâche Robert Ford

  


 

 

Bizarre est beau

 

Il y a deux films dans ce Jesse James, qui prend le contrepied des réalisations précédentes autour du « brigand bien aimé », pour mettre en avant la figure de l’assassin et sa relation avec l’idole d’une nation. Le premier, est un film un peu bête qui ressemble à un beau livre d’images, western forcément crépusculaire scandé par une voix off et bercé d’un rythme languide, histoire de fascination, de l’envers et de la résistance du mythe, etc. Le deuxième, est un film fascinant qui ressemble à un beau livre d’images, western forcément crépusculaire scandé par une voix off et bercé d’un rythme languide, histoire de fascination, de l’envers et de la résistance du mythe, etc. Il y a beaucoup dans ce « etc. ». Le film d’Andrew Dominik laisse en effet surgir de purs moments de grâce, souvent fugaces, dont on finit par se dire qu’ils sont réellement attendus tant ils sont nombreux, mais qui restent difficiles à nommer, circonscrire, attraper. Autant dire que le film est comme un bizarre accident, mais dont il aurait organisé lui-même les conditions de possibilité. Impossible, après coup, de désigner simplement le principe à l’œuvre qui fait tenir ensemble ces séquences sans ordre aussi éloignées que possible d’un cinéma de « mise en scène ». Ainsi de ce titre qui dit tout, et ne dit rien, de ce titre trop long, trop explicite, et en même temps d’une blancheur ouvrant sur l’infini. Ainsi de ces paroles d’un narrateur trop prolixe, trop explicites, qui libèrent pourtant toutes scènes du labeur de signifier. Ainsi de ces notations psychologiques un peu trop fines que le film déploie pourtant avec une rare cohérence et une constante honnêteté, sans jamais trop appuyer. Ainsi de cette forme lâche du scénario, dont chacun connaît pourtant la fin, ligne courbe exténuée déployée plus sûrement qu’un segment de droite. Ainsi de ces personnages trop nombreux, les bien nommés personnages secondaires, au surgissement aléatoire, étonnamment déconnectés de l’action principale, nébuleuse de cousins à qui il est donné le privilège incomparable d’exister – brillant casting, Sam Rockwell en tête – dans un temps qui déborde sans cesse, s’écoule, se répand selon une mesure indéchiffrable. Ainsi de ces images-tableaux, ou cartes postales, qu’on se surprend au détour d’un plan à vouloir retenir, une autre fois à détailler, et qui une troisième fois viennent coïncider miraculeusement avec la forme d’une émotion difficilement identifiable : est-ce séduction facile (non, on saurait le dire), est-ce identification à l’action (non plus, cette sensation est connue), est-ce que cette émotion naît précisément de l’étrangeté d’un film dont la séduction n’a pas de nom ? Chacun de ses défauts peut être retourné en inestimable qualité. Chacune de ces qualités se révèle fragile comme un nouveau-né. L’évidence plastique du film et sa transparence quant au sens, en font un film placide assez sûr de ses effets, dans le sens positif qu’il s’offre tout entier à son spectateur, en n’étouffant jamais l’intelligence et la sensibilité à l’œuvre. Film long et monotone, L’Assassinat de Jesse James rumine et se laisse ruminer, goûter, presque savourer, et à cause de cela devient, à mesure que l’on se fait à son rythme erratique et que s’affirment ses obsessions, toujours plus excitant.

 

Brad Pitt. Côté face, « bêtise » de ce Jesse James, l’acteur blond, qui ne saurait endosser la stature d’un mythe aujourd’hui sans visage, la star jouant pour ainsi dire son propre rôle, nécessairement dédoublée, équation facile, redondante. Il n’est pas mal, un peu fade quoi qu’on en dise, physique étrange en terres de western (si l’on veut à tout prix que c’en soit un). Impénétrable, lunatique, imprévisible, il manque pourtant de mystère. Ainsi il représente le mythe et son envers, son caractère inaccessible autant que décevant. (Toujours, toujours le film parvient à retomber sur ses pieds.)

Casey Affleck. Côté pile, fascination de ce Jesse James, le brun à la drôle de voix décroche le jackpot. Mèche noire sur front blanc et lisse, sourire d’idiot et frêle allure de croque mort, il rayonne d’intelligence et de grâce. Son jeu à la fois transformiste et insaisissable parcourt son personnage qu’il fait bouger sans cesse, imperceptiblement, pour en déployer tous les plis et replis. Sur lui reposent en grande partie les qualités hypnotiques du film, on ne se lasse pas de l’entendre et le dévisager.

 

La dernière partie du film, sorte d’épilogue qui aurait justifié son propre développement si le film n’était pas long déjà de près de trois heures (et qui, sous cette forme, demeure un peu expéditive), voit le jeune Robert Ford rejouer indéfiniment sur scène l’assassinat de Jesse James, reproduire inlassablement le geste jusqu’à le vider de toute substance réelle, à n’être plus qu’un lâche tuant d’une balle dans le dos, une sorte de pantin méprisable, un criminel mesquin assassinant l’Amérique. Déjà la scène réelle de l’assassinat, avant l’épilogue, offrait cet air de déjà-vu qui menaçait à tout instant de la propulser dans la sphère de la représentation cartonnée et du petit théâtre d’effigies. Le visage grimé de l’acteur, dissimulé derrière la blancheur spectrale de son masque, cette sorte d’incandescence morte, est la dernière image forte d’un film qui apparaît rétrospectivement comme un long mirage, rattrapé, gagné par une seule image. Sa bizarrerie songeuse, son déploiement incertain, son imagerie même – image contre image – se donnent alors assurément comme les plus belles tentatives de son affranchissement

 

Florence Maillard

 

 

 

 

 Réalisation

Andrew Dominik

 

 Interprétation

Brad Pitt

Casey Affleck

Sam Shepard

Sam Rockwell

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

10 octobre 2007

 

 

 

 

 

 

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