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My Blueberry nights
Our loneliness fright
Injustement sous-estimé, faire l’ouverture du Festival de Cannes aura porté du tort au dernier film de Wong Kar-Wai, My blueberry nights, grand film malade, peut-être, mais tendant néanmoins vers cette grandeur dont peu de films peuvent se vanter.
My blueberry nights puise sa force dans sa relecture émotionnelle de L’Amérique de Baudrillard. Le film de Wong Kar-Wai est peut-être le film de voyage le plus absolu. Le metteur en scène et son personnage suivent un même parcours, un même éloignement, se rattachent finalement aux habitudes des autres pour contrecarrer leur propre solitude. C’est « un film de vacances », nous dira-t-il. Le but étant donc de « retrouver la magie de l’autoroute et de la distance, et de l’alcool glacé dans le désert et de la vitesse, revivre tout cela au magnétoscope, chez soi, en temps réel – non pour le seul plaisir du souvenir, mais parce que la fascination d’une répétition insensée est déjà là, dans l’abstraction du voyage. » (J. Baudrillard, Amérique)
Elizabeth /Betty /Beth (Norah Jones) s’imprègne des lieux qu’elle visite, aussi souvent que son appellation change. Moins qu’une méditation sociale sur l’Amérique profonde (pleine de personnage archétypaux), le film vise à définir le désir par le manque, masquer le manque derrière l’addiction. Tous les personnages ne chercheront qu’un état passé, ils ne feront que s’épancher sur leurs regrets dont ce regret, si essentiel au cinéma de Wong, d’avoir perdu l’être aimé. Ils se cachent derrière l’alcool, le jeu, le travail…
A ce titre, My blueberry nights vise une abstraction plus forte encore que 2046, tout en simplifiant au maximum toute configuration émotionnelle. Nous dépassons le monde des possibles pour arriver dans un monde idéal, onirique, qui oppose l’émotion au sens. L’enjeu du film se résume alors à une seule question : y a-t-il en amour un point de non-retour ?
« Parfois la distance physique entre deux personnes peut être courte mais la distance émotionnelle se mesurer en kilomètres. » (Wong Kar-Wai) My blueberry nights invente alors une rhétorique nouvelle de l’espace, reliant l’affect à une distance. Par cette prise de position, tout dans le film (objets, décors, personnages…) n’a plus qu’une unique valeur, une valeur identique. Wong n’a plus qu’à diriger son regard vers ce qui l’attire, en passant, voyeur, touriste passionné par les merveilles inconnues auxquelles il doit faire face, imprégnant chacune de ses images du charme de sa disparition. Filmer un visage comme un paysage.
New York, la Nouvelle-Orléans, Memphis, Las Vegas. Tous ces lieux sont autant de symboles du « lyrisme de la circulation » de l’Amérique. Lorsque Wenders se penche sur les mœurs de cette Amérique mythique (dans Land of plenty ou Don’t come knocking) il use d’une iconographie empruntée à Hopper, Wong substitue aux métaphores de Wenders la sidération immédiate du spatial, l’émotion d’un paysage. Comme celle du visage (fabuleux) de David Strathaim en alcoolique misérable, amoureux (é)perdu souffrant d’un amour impossible. Ou bien celle de la silhouette féminine de Rachel Weisz, sobre et froide, à l’opposé de son caractère ardent semblant être inspiré d’un personnage de Tennessee Williams. Ou bien encore celle de la voix, tendre mais survoltée, de Natalie Portman, joueuse arrogante autant qu’énigmatique. Autant de personnage, dont la présence raconte déjà une histoire. Après tout, le film ne vise qu’à transmettre la tendresse de cette idée : La curiosité est quelque chose d’essentiellement généreux. A partir de là, toute l’abstraction du film, sa simplicité, son style ne peuvent plus être vus d’un point de vue négatif. Ils ont la sincérité innocente d’un enfant découvrant un monde ignoré. Le film n’est plus que la découverte de l’Amérique, des espaces comme un temps qui passe.
Les jours et les kilomètres passent alors. Un chemin émotionnel de solitude se crée. D’une structure circulaire plus que cyclique (par définition, le cycle est impossible dans cette errance totale), Elizabeth retrouve les lieux perdus, les sentiments laissés de côté, les hommes abandonnés. Jeremy (Jude Law, vif et désemparé, laissé à lui-même et finalement émouvant par sa maladresse exagérée), replié dans un monde où n’existent plus que les objets, la nourriture et plus les hommes, est alors le personnage le plus exilé de cet univers fantasmatique. Il est aussi celui par qui le fantasme arrive. Comme si tout le film n’existait en un seul point dans l’esprit de ce personnage secondaire, oublié constant de la narration, mais vers lequel s’oriente sans cesse la possibilité d’un amour (donc un retour possible à l’amour). Sa présence, mélancolique, son dévouement, idéal (la raison d’un baiser est pour lui d’essuyer de ses lèvres les lèvres d’Elizabeth, tachées par une trace de tarte aux myrtilles), tous cela ne semble vouloir crier qu’une chose : la solitude est source de générosité ; faire l’expérience de la solitude, c’est gagner en générosité.
Le charme qu’opère l’onirique My blueberry nights est merveille cinématographique : le déroulement des espaces, le défilement des personnages, des sentiments, est alors infiniment proche de l’éternité de la pellicule.
Daniel Dos Santos
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Réalisation Wong Kar-Wai
Interprétation Norah Jones Jude Law Natalie Portman Rachel Weiz David Strathairn
Origine Etats-Unis
date de sortie 28 Novembre 2007
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