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Paranoïd Park

  


 

Conte macabre de l'adolescence ("Skateboarding is not a crime")

 

Il peut sembler réducteur de regarder un tel film au pied de la lettre, quand celui-ci multiplie les signes d’une visée esthétique, qui touche presque ici, par moments, au maniérisme (construction narrative complexe + ralentis + BO pop et recherchée + Christopher Doyle à la photo : on a déjà vu ça quelque part). Réducteur, un tel texte au format imposé le sera forcément. Mais ce que le cinéma de Van Sant a de précieux et qui n’est pas toujours assez exploré, est une acuité et une sensibilité que ne devraient pas si vite occulter les enjeux esthétiques de son cinéma. Aussi prendrons-nous le parti, à rebours de l’analyse qu’il semble appeler, d’aborder le film par son versant finalement le moins exposé, qu’on pourrait croire une simple affaire de circonstances : son versant skate et teenage.

 

Paranoid park est le skatepark mal famé de Portland, où se réunissent et parfois s’installent les skateurs marginaux, lieu de fantasmes pour les jeunes adolescents middle-class qui osent à peine s’y aventurer – pas de permission des parents, pas assez forts, pas assez âgés… Le jour où Alex et son ami y vont finalement, ce sera surtout pour observer, en retrait, les arabesques des skateurs. Alex ne posera même pas un pied sur sa planche, laissant son ami se risquer seul sur le bitume du park. A vrai dire, au long du film, on verra bien peu Alex glisser sur ses quatre roues, car, convaincu de son faible niveau, il préfère s’exercer seul devant chez lui (et même cela se transforme, au cours d’une très belle séquence, en introspection rêveuse), même s’il transporte son skate partout avec lui comme un fétiche, comme tout membre de la communauté des skateurs. On le verra par contre multiplier cette position de retrait, en lui-même, en presque toutes circonstances, pour devenir cette forteresse d’introversion derrière un visage énigmatique. Or, tels que le film les montre, et tels peut-être qu’Alex les voit, les skateurs sont des sortes de danseurs qui, saisis au ralenti sur fond de musique, sublimés par la caméra, habitent une sorte d’ailleurs spatio-temporel, délivrés, absents au monde et pleins à eux-mêmes, à moins que ce ne soit l’inverse. Ils renvoient autant à la tentation d’isolement, d’éloignement du monde d’Alex qu’à un état désirable de réconciliation par cette autre façon, étrange, de l’habiter, d’en épouser les courbes, le parcourir, le danser, jusque dans ses recoins ignorés ou les plus désaffectés. Exploration sans fin, par le mouvement et par le corps, dont le film se fait le relais sensoriel.

 

Skateur paradoxal, Alex arbore autant de signes distinctifs qu’il s’en est achetés – sa planche, ses vêtements de marque – mais semble vivre sa passion pour le skate sur un mode rêvé, dans un mélange de timidité – ou peut-être de désintérêt pour une pratique individuelle au fond décevante – et d’obsession pour ce monde qui l’attire. Aussi est-il logiquement aimanté par Paranoid Park, marge véhiculant une radicalité dont il semble incapable, aussi y retournera-t-il pour y rencontrer bien plus que ce à quoi il s’attendait – mais qu’il recherchait peut-être. Il y a un slogan qui a fait florès chez les skateurs : skateboarding is not a crime. Celui-ci dit tout du flirt avec l’interdit et le danger qui est une part fantasmatique de ce sport et qui en fait une des passions adolescentes par excellence. La phrase que se disent quant à eux les jeunes skateurs de Portland dans le film est «No one is really ready for Paranoid Park ». Paranoid Park, épicentre d’un skate transgressif, est donc rien moins pour Alex qu’une surface de projection. Alex, retourné seul là-bas, la nuit et en cachette de ses proches n’y fera pas une minute de skate. Il reste là, observant, au bord, et l’évènement vient le cueillir. Et le skate qu’il n’utilise pas pour rouler, glisser, sauter, deviendra par ricochet l’arme d’un crime : homicide involontaire. L’exploration devient saut hors de « la vie normale », vers ces couches qui existent au-delà du monde quotidien et familier et qu’Alex évoquera en des termes incertains, dans des territoires inconnus de terreur pour l’esprit.

 

Le visage incessamment scruté mais impénétrable d’Alex renferme une autre image qu’il aura voulu occulter, définitivement chasser de son esprit, et que la visite d’un inspecteur de police lui présentant des photos viendra faire ressurgir, image gore et presqu’absurde gelée en sa mémoire et brusquement réactivée. Ce plan au cœur du film agit comme un excès de la représentation (en dehors de toute question de vraisemblance), qui ne vise plus l’absence, le retrait, la disparition, encore moins l’immanence et l’unisson, mais au contraire par cette sorte de réalisme grotesque la fin de cette ambigüité fondamentale, de cette réversibilité de l’être-au-monde, la rupture radicale, à l’image de ce corps coupé en deux parties, l’une morte, l’autre vivante. Image de grande peur, image impossible en fait, image de cinéma venue de ses tréfonds pulsionnels et de son arsenal d’illusion, image mentalement projetée née de Paranoid Park. Le film s’enroule autour d’elle mais ne tranche pas quant à sa valeur. Est-elle le point fatal d’aboutissement de l’exploration ou l’épouvantail qui retient de s’y affronter ?

 

La fin du film, éminemment suspensive, laisse l’impression double d’un probable resserrement autour du jeune coupable, et d’un possible sursis, d’un calme, sinon d’une ouverture – après l’épanchement de la lettre aussitôt consumée. Ainsi, l’idée que l’aventure d’Alex est son apprentissage, et qu’il en tirera, pour lui-même, comme il n’écrit finalement la lettre que pour lui-même, comme il garde pour lui le secret de cette nuit d’effroi, cette forme d’enseignement : « skateboarding is not a crime », vivre s’apprend et rester au bord peut s’avérer tout aussi dangereux que plonger au cœur de son mouvement. Ce qui fait du jeune garçon réservé, à défaut d’être un grand skateur, l’explorateur magnifique des peurs adolescentes.

 

Florence Maillard

 

 

 

 

 Réalisation

Gus Van Sant

 

 Interprétation

Gabriel Nevins

Taylor Momsen

Jake Miller

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

24 octobre 2007

 

 

 

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Paranoïd Park :

Innocence in the dark

(Cannes 2007)

 

 

 

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