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Persepolis
L'oeil du chat
Pupilles scrutatrices et bavardes, sans cesse interrogées par les basculements de l’histoire, les personnes qu’elles emportent comme les visages qu’elles dissimulent sous un tchador irritant, Marjane grandit, témoigne, pleure, s’amuse, voyage, vit…
Révolution islamique, guerre Iran/Irak côtoient Iron Maiden, Michael Jackson, les Survivor. Oui, survivre, comme un groupe de rock qu’un boucan électrisant menace de faire imploser à tout moment, à cause d’une époque qui s’éteint, d’une oreille lassée, de tripes qui vont voir ailleurs. L’Iran fait un raffut d’enfer, écume de concerts le brouhaha des obus successifs. Analogue ritournelle pour les groupes musicaux que la mode fait se succéder… Années 70, 80, 90 : de nouveaux visages sur les pochettes de disques, des chanteurs/brailleurs en effigie, un élan révolutionnaire prononcé sous le coup d’un nouveau maillage politique, mais la musique, malgré quelques nouvelles dissonances, ne change pas vraiment et s’inspire des mouvements qui l’ont fait naître. L’Histoire fonctionne de la même façon ; la tyrannie engendre la tyrannie, semblable refrain directeur et dictateur.
The Eye of the Tiger est davantage qu’un air accompagnateur scandant une bande annonce efficacement chargée en répliques clinquantes et voix bankables. Si Kubrick faisait cohabiter rock et combats dans son Full Metal Jacket, Marjane poursuit le sillon foré par l’ingénieux rapprochement. Le rock se nourrit principalement de deux influences : la soul (esclavage black tout en cadence) et la country (chansonnettes naïves narrant les petites histoires des blancs paysans, tchatche kitsch, fleur bleue et simpliste). Rythme d’un côté, paroles de l’autre, mélange de gris, réverbération picturale de la grisaille qui gangrène l’Iran.
Etat des lieux : paroles naïves de ceux qui croient en l’amélioration prochaine d’un pays, rythme des boulets noirs révolutionnaires et des foulards sectionnant (sanctionnant) les libertés féminines. Secouez le tout, faites valser les motifs, colonnes de noir abstraites, tour à tour barreaux d’une prison puis vague écumante, vague à l’âme d’une future prophète désoeuvrée, toit brûlant de Vienne où s’agite la jeunesse punk… Plus de vignettes à l’arrêt mais un mouvement perpétuel de franchissement d’étapes, rythmé par une parole ou un bruit, une secousse. Les transitions sont donc faites de voix et de secousses : l’Iran rock ménage, dans la mélasse « noir et blanc », l’espoir d’une survie, d’un témoignage…
L’œil du tigre, pinceau acéré de la « comics woman » ou l’œil du comparse Paronnaud, spécialisé dans l’animation expérimentale, composent deux yeux affûtés, roublards, félins, deux yeux de chat capables de faire fusionner deux mouvements : le rythme d’une animation et la tchatche bien trempée des vignettes à l’arrêt. En somme, une connivence très « rock » qui ne craint certainement pas la démesure. Car frotter deux univers aux bruits rapprochés, l’occident musicalement américanisé et l’orient militairement américanisé, a moins valeur de synthèse que d’éparpillement, d’errances narratives que réunissent ces fameuses transitions formelles réduites au duo (rock) noir et blanc. D’un côté le récit chaotique : coupe, retour en arrière, trou noir, blancs aménagés, que suit, d’un autre côté, la fluidité du dessin, bandes sombres frottées à la bande musicale, enveloppes de motifs transitoires d’une séquence de vie à l’autre. Alors, on admet que passer d’un aéroport parisien au soutif de l’aïeule enduit de jasmin, d’une chambre au paradis, d’un océan à une cellule, de nuages foisonnants et embrouillés à la barbe du prophète des cieux, est juste une affaire de stylet bien manié, de formes, de mélodies et de voix. Chiara, Catherine ou Danielle soutiennent la voie d’une animation finalement très brouillonne, organisée seulement par ces traits qui se tordent, se distendent et se transforment. Encore une revendication occidentale non pas rock mais pop : la simplicité du trait, la réduction du monde à quelques motifs embrouillés et répétés, nous nous rapprochons doucement du pop’art coloré…
Marjane donne enfin la couleur au présent, point de repère d’une animation, qui malgré les questions brûlantes qu’elle soulève, allège la gravité, milite pour le second degré à l’image des Warhol et compagnie. Qu’est-ce qui est si accablant ? Se faire plaquer par un premier amour ou trembler sous les bombes ? Démesure, encore et toujours, la petite fille au fin fond de l’éclairée Marjane rugie derechef et s’extasie d’un grand-père communiste avant de s’endormir. Logique alors de ne point déceler de hiérarchie dans ce vécu imagé et de se laisser porter par un motif caméléon et un rock percutant jusqu’au dernier mot de la grand-mère, raison d’outre-tombe, œil de chat véritable qui met un peu d’ordre dans ce chahut homérique. D’ailleurs, n’a-t-elle pas raison de dire qu’un premier mariage est un brouillon pour la suite ? Première fois que Satrapi épouse le ciné. On voudrait cependant qu’elle multiplie les brouillons pour nous construire ses prochains opus animés.
Florence Valéro
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Réalisation Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud
Interprétation Chiara Mastroianni Catherine Deneuve Danielle Darieux
Origine France
date de sortie 27 juin 2007
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