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Alain Resnais : Confidences de la forme
Resnais est un auteur discret, un auteur secret, célèbre, admiré, illustre autant qu’ignoré, confiné dans une absence feutrée. Une rétrospective est idéale pour goûter, ruminer une œuvre qui diffuse dans son entier des mêmes ondes d’inquiétude. Invitant des écrivains (aucun scénario original signé de sa main), répondant à des commandes (Stavisky), adaptant, se décrivant volontiers dans la position modeste du strict « metteur en scène », Resnais n’aura eu de cesse de composer un univers de la plus grande cohérence et de la plus grande incarnation. Souvent drôle, savoureux, attentif aux mots, à la musicalité de phrasés, absorbant théâtre, peinture, architecture, chansons, toutes formes de littérature sans hiérarchie aucune – de Robbe-Grillet à Harry Dickson (en cela Desplechin serait son plus direct héritier), le cinéma de Resnais reste constamment débordé par un fond qui finit toujours par imposer sa sorte de charme ensorcelant, faire jouir d’une construction ludique, d’un décor exubérant, d’une composition graphique, non pas pour leurs vertus propres mais comme vecteurs d’émotions élémentaires : amour à mort, mélo, cœurs, je t’aime je t’aime – les titres le disent bien assez. D’une apparence plus classique que la plupart de ses autres films, empruntant à des formes ressassées, presque triviales (pour évidemment y puiser des forces insoupçonnées), Pas sur la bouche ou Stavisky, deux films qui ne comptent pas parmi les mieux aimés du cinéaste, restent emblématiques d’une esthétique qui se donne généreuse, séductrice et profuse (brillant, clinquant de l’opérette et du boulevard, des aventures et de la reconstitution historique) pour y blottir, têtue, une somme de tourments humains exténués. Stavisky devient un film-rêve profondément mélancolique ; Pas sur la bouche danse sur un volcan. Dans ce dernier film comme dans l’ultime pan de son œuvre auquel il appartient (disons depuis Smoking et No smoking), l’humour même devient une force étrange, il claque, grince, plus qu’il ne réchauffe – jusqu’à transir, dans Cœurs, des solitudes glacées.
Aussi est-ce dans les profondeurs, l’enfouissement et les intérieurs (Providence, Mélo, Cœurs, On connaît la chanson, pour citer parmi les plus évidents) que le passionné d’une bande-dessinée en deux dimensions et à la ligne claire aura souvent trouvé matière à élaborer ses films et manipuler ses personnages. Le paradoxe n’est qu’apparent : la clarté, la franchise du dessin, la transparence d’un fond, n’ont-elles pas d’égales que la solitude du personnage en sa case, l’immersion de sa pensée en sa bulle ? Modèle de conduite du récit pour un cinéaste monteur, de stylisation pour un cinéaste pictorialiste (à la manière d’un Podalydès), la bande dessinée infuse aussi chez Resnais à nouveau une forme d’inquiétude, un paradoxal silence, un rythme intime déroulant logiquement une suite de visions échevelées – la forme même du rêve, de la peur, de l’inconscient.
Dire que l’inquiétude – le malaise, disent Suzanne Liandrat-Guiges et Jean-Louis Leutrat1 – constitue le cœur de ce cinéma, c’est donc attirer l’attention sur ce fait précieux que Resnais est l’auteur d’une œuvre dont l’importance n’est plus, depuis longtemps, à reconnaître selon les critères qu’on attache à une exceptionnelle inventivité esthétique et formelle, mais plus essentiellement parce qu’elle n’a de cesse de nous viser, tout entiers, directement, au travers et par-delà toute forme. Aussi achevés que soient ses films, ils gardent tous la trace d’une recherche, d’une tension qui dérègle et fait trembler cet achèvement, garde levé un coin du voile. En cela, Resnais va plus loin encore, peut-être, que Bunuel dont il est proche, par cette imprégnation totale et sans ironie de ses fictions, qui semblent se prolonger, s’enraciner derrière les lumières agitées de l’écran comme derrière un voile d’opacité songeuse, quand le cinéma bunuelien est saturé de signes visibles qui se servent plutôt de la lumière comme d’une aura plate et sarcastique. Inquiétude d’une forme qui déploie ses ors comme on pose une persistante question : c’est en cela aussi que le cinéma de Resnais demeure profondément politique, à sa manière singulière. Les mouvements et frémissements de l’âme de ses personnages font sentir une nudité fragile de la condition humaine individuelle, créatures de chair, de cœur et d’esprit (et particulièrement de mémoire) pris au sein d’un monde collectif, social, historique mouvant dont la forme et les desseins ne cessent de contraindre autant que d’échapper. Se situant à cette intersection, ses représentations ne sont pas tant imaginaires et chimériques que d’un réalisme intérieur, cartographie de paysages humains. Florence Maillard
1. Suzanne Liandrat-Guigues, Jean-Louis Leutrat, Alain Resnais, Liaisons secrètes, accords vagabonds, ed. Cahiers du cinéma, 2006
Rétrospective Alain Resnais au Centre Pompidou, du 16 janvier au 3 mars 2008
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L'amour à mort : Hiroshima mon amour
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