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La pluri-narration dans l’œuvre de Resnais:

Jeux temporels et polyphonie

  


 

 

L’œuvre de Resnais, c’est d’abord l’histoire d’une révolution de l’écriture filmique. Empreint de littérature et de théâtre, le cinéaste a su s’approprier le 7ème art et le soumettre à ses ambitions démiurgiques, en faisant entrer le film dans l’expérimentation narrative au service de la fiction. D’un film à l’autre, et ce dans les diverses périodes de sa filmographie, le style de Resnais semble briller par la complexité des scénarios et la pluralités des personnages et des époques qui se confondent dans de formidables jeux d’assemblages divers et variés.

 

« Mes films sont une tentative, encore très grossière et très primitive, d’approcher de la complexité de la pensée, de son mécanisme… Nous avons tous des images, des choses qui nous déterminent et qui ne sont pas une succession logique d’actes qui s’enchaînent parfaitement. Il me paraissait intéressant d’explorer ce monde de l’inconscient, du point de vue de la vérité, sinon de la morale. »

 

Dans Hiroshima mon amour, déjà, le cinéaste se confronte aux récits parallèles, en superposant avec audace et brio une banale histoire d’amour à l’évocation sans complaisance de l’apocalypse nucléaire et de ses conséquences.  Son attachement pour la pluri-narration ne fait que commencer. C’est aussi le rapport privilégié au temps et à l’évènement, que déploie ce premier chef-d’œuvre, annonçant ainsi le thème de prédilection de l’auteur et sa force maîtresse. La temporalité est ralentie par le montage alterné jonglant entre les époques, et nous introduit à l’équilibre en jeu entre l’éternité de la guerre et l’instant fugitif de l’amour et de la jeunesse. Dans toute son œuvre, c’est le rapport de l’histoire comme évènement, avec la grande Histoire, celle qui s’inscrit dans le marbre et qui survit au déroulement du temps, que le cinéaste interroge. C’est à la métaphysique du cinéma que Resnais nous introduit, en posant l’éternel problème de « l’art à l’ère de sa reproductibilité technique », comme le disait Benjamin, de cette réalité impressionnée à un instant donné par la pellicule mais qui ne cesse de nous impressionner encore aujourd’hui…

 

Seule la pluralité, dit Bachelard, est capable de créer la durée ; un flot homogène ne contient aucune promesse de développement. Resnais s’est formidablement saisi de cette certitude pour travailler sur la temporalité à travers le foisonnement et la multitude. Les personnages se multiplient dans les films choraux, qui présentent des relations imbriquées entre une foule de héros de la vie ordinaire, qui se lient et se délient, se croisent et se heurtent, et permettent au cinéaste d’utiliser les ressorts d’une mise en scène théâtrale libérée de ses contraintes spatiales et temporelles par  la liberté que lui offre le cinéma. Partant à la découverte des univers parallèles, dans Je t’aime, je t’aime ou L’Année dernière à Marienbad et à l’entrecroisement de différents personnages et différentes époques dans un même lieu comme dans La Vie est un roman, Resnais dans ces films perturbe la logique causale et nous fait entrer dans son univers, où les codes narratifs traditionnels n’ont plus cours, ou la distinction entre réalité et fiction perd son sens. Les personnages sont manipulés et manipulateurs en même temps, à l’instar des héros de L’Année dernière à Marienbad, sortes de pantins figés dans des postures imposées, répétant un même texte, et pourtant, agents de notre chute vertigineuse dans les abîmes de la mémoire et du rêve. Dans les comédies musicales, On connaît la chanson, ou Pas sur la bouche, les acteurs passent avec un naturel stupéfiant du registre parlé au registre chanté, et c’est alors nous, spectateurs, qui sommes déstabilisés par cette véracité qui transcende la fiction.

Compositeur d’intrigue, Resnais a toujours affirmé sa position de démiurge, et le malin plaisir qu’il prend à la manipulation des récits. Le diptyque Smoking / No smoking est l’illustration de la théorie du « coup de dé » évoquée par Raoul Ruiz dans sa seconde Poétique du cinéma1 : le lancé de dé concrétisé par le panneau « Ou bien » introduit un changement arbitraire dans l’univers fictif qui semble se déployer sur un mode aléatoire au gré du cinéaste. L’étirement du temps chez Resnais ne se fait jamais au moyen de la digression, mais plutôt par le détour généré par la ramification du récit. Les personnages sont sans cesse détournés de leur trajectoire, et redirigés dans d’innombrables détours.

 

La narration, si elle n’est pas transparente mais ostensible et mise en scène par la présence sensible de l’instance narrative, s’inscrit toujours chez Resnais dans une dimension ludique. L’expérience n’est profitable que si elle permet l’amusement, pour le cinéaste, et c’est toujours au plaisir du spectateur que le réalisateur semble se subordonner en dernière instance. Le cinéaste joue avec les personnages, avec leurs sentiments et leurs histoires personnelles qu’il magnifie par une mise en scène fondée sur ce que René Audet nomme « l’évènement opéral »2. Cela signifie que c’est le dispositif même mis en place qui crée l’évènement chez Resnais, et que l’anecdote, le probable, et toute modalité du possible, peuvent faire objet d’histoire. La relation avec l’objet du spectacle se rattache à la performance même du film en tant qu’œuvre de cinéma, qui met en évidence les artifices et procédés narratifs sans chercher à nous leurrer sur sa facticité. Un même acteur peut alors jouer une dizaine de rôles différents, en changeant juste sa couleur de cheveux, il peut chanter en play-back sans interrompre le récit, tandis que des intertitres peuvent hacher le film sans précaution pour donner des indications sur le récit en cours. Songe ou réalité, mensonge ou vérité, réalité diégétique ou réalité seconde, peu importe pour le cinéaste, qui nous invite à le suivre, à entrer dans la danse de la vie, à sauter de l’autre côté du miroir et à pénétrer dans des mondes improbables qui tiennent debout malgré tout.

Et comme le joueur dans L’Année dernière à Marienbad, Alain Resnais peut alors affirmer avec assurance « je peux perdre, mais je gagne toujours ».

 

Suzanne Duchiron

 

1. Raoul RUIZ, Poétique du cinéma 2, trad. Jacinto Lageira, Dis Voir, Paris, 2006.

2. René AUDET, « La narrativité est affaire d’évènement », in Jeux et enjeux de la narrativité dans les pratiques contemporaines, Dis Voir, Paris, 2006.

 

 

 

 

 

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