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A girl in every port
Une Fille dans chaque port ou la libido du marin
L’amitié masculine à la Hawks, est l’une des plus belles et plus tenaces qui ait été conçue. Deux hommes se jaugent, serrent les poings et finissent par se cogner pour ensuite se serrer dans les bras, et bien sûr se recogner dès que possible. On trouve dans ce film ce qui fera l’essence de Hawks ensuite, un défoulement du corps, le coup de poing sympathique, comme cette compétition présente dans des films comme The Bowery de Raoul Walsh. Sans être sonore, A girl in every port n’en est que meilleur, on y trouve toute une déclinaison de rires, de sourires grinçants ou pas, des démonstrations de gestes malheureux ou chaleureux, qui apparaissent toujours en un éclair. La vie de marin n’est pas l’attente mais l’aventure. Nous aussi, spectateurs, nous aimerions prendre Bill et Spike dans nos bras, et partager une cigarette avec eux. L’expression des visages de ce film est vecteur d’euphorie et de plénitude, comme si plus le film était vieux, plus les expressions nous paraissaient jeunes. La camaraderie est bue à sa source, dans les brimades et les tapotages d’épaule. La première séquence se déroule à Amsterdam où Spike le marin tient un relevé très précis des filles visitées dans chaque port. Mais à chaque fois, un autre marin l’a devancé, et a marqué les filles d’une petite ancre plantée dans un cœur. Quel bonheur, quel spectacle de voir se tendre le sourire de Spike, qui aussitôt va passer à l’amertume, et qui plus loin va se distordre dans un mugissement sans fin. Avec A girl, on a la certitude que Hawks n’est pas un cinéaste placide, mais plutôt un directeur d’acteurs qui a besoin d’air.
La question revient souvent de savoir ce qui fait un bon film, un grand film. Des myriades de réponses sont possibles, qui se contredisent les unes les autres. En reprenant la masse grouillante des films qui m’ont fascinés, ceux qui laissent encore une entaille dans ma mémoire, il existe peut être un point commun. Appelons cela l’émotion, le ressenti vibrant qui montre que physiologiquement nous sommes touchés. Hawks est l’un des seuls cinéastes qui nous donne l’illusion d’avoir pratiqué une activité physique en sortant de la salle. C’est le sentiment que le film est une matière agissante, qui a la faculté de creuser en nous, et de s’y installer. Mais curieusement, ce n’est pas la fiction qui importe, (excellente car liminaire), c’est l’immédiateté de l’action qui compte. C’est pour cela qu’avant d’être le conte d’une amitié, A girl est une comédie. Il n’y a qu’à voir le couple (Spike et Bill) qui cherche un endroit de la ville sans policier pour se battre, étant chaque fois arrêté dans ses élans brutaux, qui tombe dans l’eau du port, se bat dans l’eau et remonte main dans la main, pour partager l’une des dernières cigarettes non entamées par l’eau.
La beauté de A girl in every port est exotique, peut-être même surnaturelle quand on voit Spike passer à côté d’un moulin hollandais en tandem, ou quand il observe Louise Brooks sauter d’une échelle d’une improbable hauteur dans une petite piscine. Car on est surpris de voir tant d’énergie, de présence humaine brute. Il y a d’abord Spike le marin, immense carcasse à la mâchoire d’alligator qui aligne ses adversaires au sol en quelques mouvements enjoués ; puis Bill, l’alter ego, petit et provocateur, au milieu de toute une galerie de personnages plus typiques les uns que les autres. Ces tronches venant de l’outre-écran préfigurent le style caractéristique de certains Hawks à venir, où trouvera sa place Walter Brennan.
Le film se rapproche comme rarement d’un objet vivant, brillant, qui chaloupe nos émotions avec décontraction entre des bagarres de matelots et les gestes d’une entraide authentique. Il y a dans ce film très séduisant une puissance sexuelle, un jeu entre le film et le spectateur, définitivement annoncé avec l’arrivée de Louise Brooks en Mam’selle Godiva, une curiosité en latex qui effectue des plongeons devant la foule d’un cirque. C’est d’ailleurs la présence de Louise Brooks dans ce film qui décidera Pabst pour son film Pandora’s box. L’un des aspects remarquables du film est la construction spéciale de la fille, qui n’est pas masculinisée comme les autres filles hawksiennes le seront plus tard. On y trouve la finesse de jeu de Brooks, comparée au jeu excessif de Spike (Mac Laglen), sa beauté et sa finesse de traits stupéfiante, face au visage buriné, à la peau épaisse du marin.
Petit joyau dans la filmographie de Hawks, A girl in every port détonne par la bestialité revêche de l’amitié, thème si souvent repris, mais de façon tellement plus intériorisée. Howard Hawks qui aimait tant ce film, rêvait d’en faire un remake à la fin des années 50. Le titre de ce projet était comme un adage : When it’s Hot, Play it Cool.
Sam Bischoff
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