Alejandro Jodorowsky – Entretien

par

S’exprime alors la pensée sauvage, philosophique et polémique de Jodorowsky sur la science-fiction.

En 2006 vous avez reçu le prix de la Machine du temps à Sitges, le plus grand festival de films fantastiques, pour honorer vôtre carrière. Comment a commencé votre attachement à la science fiction ou votre travail au sein de la science-fiction ?

En 1960, j’étais mime dans la compagnie de Marcel Marceau. J’ai participé à des pantomimes romantiques qui exploitaient le monde social de Charlie Chaplin. Je m’ennuyais à mourir. Le monde me faisait sur le dos comme une pierre funéraire. Par hasard, j’ai trouvé une revue chez un marchand de journaux ; elle s’appelait « Galaxie ». En la lisant j’ai découvert la science-fiction, les rêves d’autres mondes, l’imagination délirante, parfois libre des angoisses politiques et j’ai sauvé ma vie. Je pense que si je n’avais pas lu de livres de science fiction, je me serais suicidé.

Vous avez notamment tenté d’adapter Dune de Franck Herbert à l’écran à la fin des années 70s. D’ailleurs c’est comme ça que vous avez rencontré Moebius, vous avez tout story-boardé et le scénario a été coécrit avec Dan O’Bannon qui a ensuite écrit Alien

Vous savez que Hollywood veut refaire Dune ? c’est Peter Berg qui est censé le réaliser avec la Paramount.

Vous croyez que ça pourrait donner quelque chose de mieux que la version de Lynch que lui même déteste ?

Il est impossible que Hollywood réalise bien Dune. Le Dune de Frank Herbert est un livre reçu, ça veut dire sacré. On ne peut pas faire une américanade avec.

Vous avez ensuite fait l’Incal avec Moebius. Pourquoi cette nécessité d’y revenir avec L’Incal Final, que s’est-il passé avec Après l’Incal ?

Toujours, j’ai conçu le Monde de l’Incal comme une trilogie. Chaque partie comportant six albums. Janjetov a réalisé Avant l’Incal, Moebius, l’Incal.  Avec Après l’Incal je n’étais pas satisfait du travail de Moebius. Il était fatigué, pas motivé par l’histoire, j’ai décidé de recommencer avec Ladrönn, un dessinateur mexicain génial. Après l’Incal est retiré de la vente pour toujours. Final Incal aura 6 volumes.

Vous avez poursuivi dans le même univers avec la Caste des Métabarons. J’ai cru entendre qu’Universal vous avait proposé des millions pour les droits d’adaptation  il y a quelques années. Que s’est-il passé ?

Encore à nouveau, comme dans le cas de Dune, il est difficile avec les Métabarons de faire une américanade idiote, infantile et chauviniste pro-américaine. Hollywood n’a pas toléré mon script. Je n’ai pas voulu le modifier. Pour moi, la bande dessinée est un art aussi important que le cinéma.

Dans les Technopères le personnage principal a comme quête de créer le jeu virtuel parfait. A une époque vous étiez intéressé par la création de jeux vidéo, est-ce que c’est toujours d’actualité? Que pensez-vous du rapport de plus en plus virtuel que nous avons à la réalité ?

Le rapport avec la réalité à travers l’histoire a toujours été virtuel. Au Moyen Age il s’agissait d’un monde virtuel quand on brûlait des sorcières. Hitler a essayé d’implanter un monde virtuel. Comme les grecs avec leurs dieux. Même chose pour toutes les civilisations. L’être humain vit dans des mondes inventés avec des morales anormales, des politiques infâmes et des lois absurdes.

Et si quelqu’un adaptait vos BDs (qui sont comme des story-boards) avec vous à côté comme ce qu’a fait Robert Rodriguez avec Franck Miller pour Sin City où il respectait strictement le cadrage et le style visuel établis dans les BDs ?

J’ai vu un teaser pour une version animée de l’Incal (faite dans les années 80 il me semble) que s’est-il passé avec ce projet ?

Le cinéma vit de projets. Sur 2000 on en réalise un seul. L’Incal était un projet de plus. C’est tout. Je trouve monstrueux qu’un art imite un autre art. Ils m’énervent les dessinateurs de bandes dessinées qui rêvent de faire du cinéma. Et ils m’énervent les cinéastes qui font des films qui imitent la bande dessinée. Chaque art a sa place ; quand il essaie de prendre la place d’un autre art, il arrive ce qui arrive au tutu de la ballerine quand il essaie d’être un torchon de cuisine.

La Montagne Sacrée est une sorte de mélange entre le film d’alpinisme et le film de science fiction. Votre suite d’ El Topo, Sons of el Topo que vous préparez en ce moment est un film post-apocalyptique. Quel est votre rapport à la science-fiction dans votre cinéma? Est-ce que c’est une façon de libérer votre imagination ?

Tous mes films ne sont pas des mélanges. Ils créent leur propre genre. De la même façon que je déteste les médiocres qui se vantent d’être « normaux », je déteste les arts qui se disent réalistes. A partir du moment où l’on filme quelque chose, elle devient imaginaire, fiction. Je pense que le mot science-fiction est un peu inexact. Tout est science, à commencer par notre corps, dont on ne sait diable pas comment il fonctionne. J’aimerais qu’on utilise le mot « méta-fiction » quand on fait des films qui ne traitent pas seulement d’histoires de cul ou de pouvoir.

Quel rapport y a-t-il pour vous entre la science fiction et le mythe ? Dans Sons of el Topo vous parlez du mythe d’Abel et Cain, dans La Montagne Sacrée et dans Mégalex de celui de l’alchimiste, ainsi que d’autres figues mythiques comme le phœnix qui renaît de ses cendres dans Les Métabarons

Platon a établi sa philosophie en la basant sur les archétypes. Il affirmait qu’avant qu’une chose ne se matérialise, elle est une idée pure. Par exemple, la beauté. Cette beauté, enrobée de matière, peut devenir mythe, héros, saint, sainte, n’importe quel dieu incarné. Andy Warhol a démontré que la soupe Campbell, Marylin Monroe et autres éléments de consommation quotidiens sont des mythes comparables à n’importe quel dieu de n’importe quelle religion. Au moment où je réponds à cette interview, je me transforme en mots, je deviens un mythe.

Vous aviez remarqué que vous n’étiez pas complètement libre dans la BD parce que vous étiez obligé de raconter des histoires pour accrocher les lecteurs et que la série continue à se vendre. Dans quelle forme d’art éprouvez-vous le plus de liberté? Vous avez toujours fait ce que vous avez voulu une fois que vos films étaient en route non? (sauf dans Tusk et Le voleur d’arc en ciels qui ont souffert des contraintes budgétaires et des producteurs) ?

L’unique art actuel qui est libre parce qu’il n’a aucune valeur commerciale est la poésie.

Vous admirez des auteurs et/ou des films de science-fiction ?

Isaac Asimov Les Cavernes d’Acier, Arthur C Clarke La Fin de l’Enfance, Philip K Dick Le Maître du Haut Château, Robert A. Heinlein Etoiles Garde A Vous, Howard P Lovercraft L’Affaire Charles Dexter Ward, Ropbert Silverberg L’Homme dans le Labyrinthe, Clifford D Simak Demain les Chiens, Theodore Sturgeon Les Plus qu’Humains, A E Van Vogt Le monde des A, etc, etc, etc….

Propos recueillis le 06 mars 2009 par Alyosha Saari