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Année Bissextile – Michael Rowe

27 juin 2010 6 786 views One Comment

Calfeutrée dans son petit appartement de Mexico City, Laura vit une existence solitaire entre ses murs gris et son lit vide, recevant quelques coups de fil de sa mère ou de son travail comme unique lien avec l’extérieur. Elle projette ses désirs de vie heureuse dans ses voisins qu’elle observe à travers les rideaux sourds de son salon, en attendant que le bonheur vienne la chercher. Tous les week-ends, elle sort en boîte et ramène chez elle un amant qui la baise et puis s’en va, sans mot ni tendresse. Arturo est le premier dont elle apprend le prénom. Elle nouera avec lui une relation sado-masochiste qu’elle poussera de plus en plus loin.

Année Bissextile est un îlot brûlant et étouffant, plein de parti pris – ce genre de choix formels qui s’assument haut et fort, le menton relevé avec une pointe de provocation – qui font la beauté de ce premier film.

Laura fait ses courses au Supermarché. Elle aperçoit un beau gosse qui accroche son regard et le suit, mais le perd à la sortie du magasin. Ces quelques plans qui constituent la première scène du film seront les seuls tournés « en extérieur » (si par « en extérieur » on sous-entend : dehors l’appartement de Laura), Rowe nous embarquant bien vite dans un huis clos : on ne quittera plus l’appartement de Laura une fois qu’on n’y a pénétré. Ce parti pris plutôt audacieux (d’autant plus qu’il est accompagné de cinémascope) témoigne – forcément – de la solitude de Laura, mais encore mieux de ce recroquevillement dans un chez-soi ennuyeux qui oublie tout à fait la ville immense dehors. Mais peut-être est-ce la ville immense dehors qui finit par nous oublier tout à fait, déportant l’îlot de l’intimité à sa périphérie, là où plus rien ne passe. La ville de Mexico, une des plus grandes au monde, Rowe l’a fait exister par les sons, laissant ce grand extérieur en hors champ. Ainsi, le téléphone demeure une des bonnes trouvailles du film car il réduit l’essentiel des dialogues de Laura avec l’extérieur à un monologue, l’interlocuteur restant muet à l’oreille du spectateur.

Laura vit sa vie par procuration, comme dans la chanson de Goldman. Sauf que Laura ne met pas du vieux pain sur son balcon, elle crame des fourmis avec sa cigarette. Enfermée dans le petit système qu’elle a mis en branle – le système de son quotidien – elle mène une vie au degré zéro, baisant à tout va pour se rêver heureuse. Rowe fait revenir les mêmes plans, et parfois les mêmes cadrages dans un montage circulaire (comme on le dirait d’une scie). Car le montage tranche sec, au moins autant que le cadrage : les scènes sont brèves, la coupe nette. Le petit train de vie de Laura n’a pas d’arrêts réguliers, il n’est pas guidé par une ligne narrative claire (ce n’est pas une histoire qu’on voit, c’est juste une solitude), mais seulement par le morne retour des choses quotidiennes, d’où des plans statiques, fragments d’un ordinaire déstructuré qui prend parfois des airs de rituel. Laura ne peut rythmer sa vie que par les croix qu’elle trace sur le calendrier, seul repère du temps qui passe dans ce film sans soleil.

Un vrai travail d’image audacieux, ça fait plaisir, de nos jours. Peu de films se payent le luxe (c’est généralement le luxe des films pauvres, d’ailleurs) d’une image qui ne serait pas téléguidée par les règles de composition classique et de modelé naturaliste. Une image qui réfléchirait sur le format qu’elle utilise, et sur sa manière d’éclairer les corps. Année Bissextile est un film d’image. ‘Tout est né de la contrainte !’ me direz-vous. Oui, mais la contrainte, c’est le cinéma. Ce n’est pas parce qu’il y a pauvreté des moyens qu’il y a pauvreté des formes, bien au contraire. Ce lieu commun mis à plat, on commencera par se pencher sur le Scope, parce que c’est un format allongé.

On pouvait croire que le Scope était assigné à une image riche, celle des westerns et des grands films hollywoodiens, Dumont nous a montré qu’on pouvait utiliser le 2,35 pour filmer le Nord et la banalité des murs en brique de grisaille. Rowe s’aventure dans le Scope d’intérieur : exit les paysages qui se déroulaient dans des panoramiques grandioses, la longue bande du Scope – ainsi que le grand angle – coupe les têtes et maltraite les corps, enserre Laura dans une gangue de murs, d’entrebaîllements de portes et d’objets banals qui la laissent très seule, perdue dans la jungle intime de son deux-pièces. Rowe a une manie de parasiter ses cadres de façon très étrange, d’abord parce qu’il met sa caméra assez bas, mais pas nécessairement en contre-plongée, et qu’il dispose en amorce des objets banals (lampe de chevet, chaise, canapé) qui gênent la lecture de ces cadres très composés, et posent ce climat malaisé et étouffant qui enveloppe le film : il n’y a jamais assez d’air, comme on dit, au-dessus de la tête de Laura.

Une année bissextile, c’est une fois tous les quatre ans. Le 29 Février, c’est un jour parfait pour les cérémonies et les célébrations – c’est aussi rare que la Coupe du monde – c’est donc un jour parfait pour mourir. On rigole, on rigole, mais c’est parce qu’au fond, on est un peu déçu. Quand je suis sorti de la salle, j’étais conquis par ce film étouffant et un peu étrange, mais au fond j’aurais bien aimé que le noyau narratif ne se réduise pas au souvenir d’un inceste comme moteur d’une sexualité perverse. Car le sexe qui existe entre Arturo et Laura, ce sexe violent et dangereux, qui vaut mieux que toutes les indifférences mécaniques des coups d’un soir, perd alors toute sa vertu libératrice et son feu dans le bas ventre pour s’éteindre dans une morale psychanalytique de l’autopunition.

On se sent alors pris dans une entourloupe, comme si tout le beau mystère de solitude et de silence, de violence brûlante et impulsive n’avait pu se tenir tout seul et qu’il avait fallu un tuteur bien-pensant, une caution à cette illisibilité des corps et des sentiments.

Noé Bach

Année Bissextile
Film méxicain de Michal Rowe
Avec Gustavo Sanchez Parra, Monica Del Carmen, Armando Hernandez.
Distribution : Pyramide Distribution
Date de sortie : 16/06/2010

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One Comment »

  • Akeru said:

    Bonjour,
    Toutes mes félicitations pour le doublé des grandes écoles!
    J’aurais seulement souhaité savoir, si ce n’est pas trop indiscret, si vous aviez arrêté votre choix d’école.

    Merci beaucoup et encore bravo!

    akeru@hotmail.fr

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