Another year – Mike Leigh

Mise en veille
Une sexagénaire aux yeux tristes consulte un docteur suite à des problèmes de sommeil. Par des questions habiles, le docteur parvient à lui montrer que ces insomnies chroniques sont la marque d’un bonheur insatisfait. Comment cette vieille femme va s’en sortir ? Ce n’est pas la question, l’intrigue bifurque ailleurs, rencontre d’autres personnages et oublie cette sexagénaire dont on ne connaîtra jamais la guérison. Elle restera pour nous un visage fatigué, fatigué d’attendre que ses yeux se ferment. Ce n’est pas pour autant qu’elle ne nous apprend rien de ce qui va suivre.
Ce visage pourrait se mouler aux autres loosers abîmés qui atterrissent chez cette famille du bonheur, le couple « Tom and Gerry », que l’on aime et que l’on déteste. Des visages maladifs, des corps limités. Il y a Ken, qui, traînant son embonpoint, trouve encore la place d’y caser des bières, il y a Ronnie, qui, émacié et lugubre, est quasiment un être éteint depuis la mort de sa femme. Une statue de cire, un croque-mort n’auraient pas mieux rivalisé avec cette présence glabre en retrait de la vie. Si tout oppose ces deux hommes dans leur apparence – la pesanteur dégoûtante contre la rigidité paresseuse – leur état d’être accueille similaire mélancolie. A cette jonction des cœurs, la vieille femme du début pourrait revenir à titre de piqure de rappel et révéler d’un regard que le malheur est une éternelle veille : de l’apathie, sans sommeil. Mais pas besoin d’un tel montage pour souligner le désespoir et condamner le film à une inertie de croque-mort, à un défilé de fantômes.
A cette énergie de spectre, Mike Leigh oppose l’agitation de Mary, la secrétaire esseulée qui parle et parle et parle de ce qui ne va pas en focalisant ses nerfs sur ses problèmes de voitures. Dans ce champ de ruines où se sont implantées les vies de Ken et de Ronnie, un moulin à vent s’est emparé du paysage et en quelques séquences, a brassé autant d’air que possible pour finalement remuer ce qui ne bougera pas. L’inertie a pris le pas sur l’énergie, la poisse est une graine qui pousse sans fin dans les cœurs qui ont le malheur de l’héberger. Et comptez bien sur l’action tranquille des deux époux « Tom and Gerry » pour la cultiver, ou bien sur celle de leur fils Joe, le « héros » de service qui trouve la femme idéale à mi-parcours de l’histoire. Tout se conjugue pour que Mary grince davantage des dents à chaque fois qu’elle rend visite au couple parfait, pour que le moulin se grippe, et que de paroles fiévreuses, Mary ne claque plus que de timides mâchoires à l’approche du froid. Si tout s’est excité en elle, tout se referme et se gèle, son visage rejoint la galerie des spectres.
Dernier plan du film : assise devant son assiette, rien ne bruit en elle, ni les bavardages de la famille heureuse, ni les bruits de la maison, dont elle connaît par cœur la topographie à force de l’avoir fréquentée et gorgée de ses tristes histoires. Ses yeux restent vagues, ne s’accrochent à rien sinon au propre vide qui l’habite, à ce vide qui se répand sur le plan, annihilant toute présence sonore, tout mouvement. Mary est réduite à un portrait qui ne dit et ne représente rien, un suspend du plan qui doucement devient noir comme un écran de veille. C’est une fausse fin comme l’on en voit beaucoup, mais rarement aussi chargée d’attente et d’aigreur, de choses inchangées.
Il nous arrive de souhaiter le malheur de ceux qui sont trop heureux, il nous arrive d’en vouloir à ceux qui gâchent notre bonheur en trainant leur boulet à nos pieds, il nous arrive surtout d’espérer que les choses changent sans qu’on ne les voit changer. Mike Leigh ne raconte rien moins que cela, qu’un gel perpétuel dans la nuit de nos attentes, qu’un rire triste à la face du bonheur, qu’un refus de brasser des évènements dans une intrigue qui, de quelque façon qu’elle se finisse, n’est qu’un réveil de spectateur.
Truffaut disait que le malheur vient de ce que nous sommes effrayés par le changement, il vient aussi de ce que les choses tardent à changer – si jamais elles changent un jour. Mike Leigh a pris deux heures et quatre saisons pour nous le prouver, il aurait pu prendre ce qu’il voulait, ne pas faire de film si la démonstration confinait à l’absolue stagnation. A quoi bon s’intéresser à des vies qui ne sont que des vides et faire un film qui procède comme Tom procède en tant que géologue, en creusant des trous ? Parce que le vide est si riche de dérapages et d’éclats du sort, d’ironie douloureuse et de sentiments contradictoires. Et c’est suffisant, quand on a la sagesse de savoir s’y prendre, pour mettre en selle des personnages sans qu’ils n’aient à accomplir quoi que ce soit d’autre qu’un programme désenchanté.
Florence Valero





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