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Les Amours d'Astrée et Céladon
Quel galant film ! Nous manquons de qualificatifs pour décrire ce dernier né de Rohmer : film enchanteur, délicieux, charmant. Sans vouloir déflorer l’histoire, on ne peut que regretter de ne pas la raconter tant elle est « impossible » et finement drôle. Après quelques retours à des films un peu plus austères, Rohmer semble revenir à une essence première du marivaudage.
Le film d’Eric Rohmer semble correspondre à la description que Mme de La Fayette fait d’Henri II : « galant et bien fait ». Or la galanterie est une pratique charmante ; et Rohmer nous la montre non pas comme une pratique désuète ou pittoresque, mais bien comme un exemple, une manière de faire, en rond de jambes, sa cour de la manière la plus fine possible.
L’adaptation d’un roman qui se voulait lui-même historique (il décrit un VIIème siècle fantasmé par le XVIIème), transforme Les Amours d’Astrée et de Céladon en une sorte de conte tout à fait intemporel, et anti-historique. Rohmer doit en avoir marre, mais il faut bien avouer que c’est encore une fois une histoire de filles et de garçons. Simple histoire de drague un peu douce ? Non ; mais un jeu sur le désir et son travestissement sous toutes ses formes, un jeu sur l’amour et l’eros, qui s’incarne, comme toujours chez Rohmer à la fois dans les corps et décentré dans la parole.
Cette dernière, très écrite (certains le reprocheront au film. Est-il utile de préciser qu’il n’y a ici nul naturalisme, mais bien de la fantaisie ?), nous fait entendre, doucement et précisément un texte qui est dit aussi simplement qu’il serait lu. Pas de fossé entre le texte et les acteurs, qui l’expriment élégamment.
Quant aux corps… Autant le dernier film de Catherine Breillat misait sur un jeune homme qui, s’il était fort beau, manquait cruellement de corps à l’écran, autant le héros Céladon et ses congénères prennent une dimension charnelle et sensuelle que l’on n’avait pas retrouvée aussi intense depuis Le Genou de Claire ou Pauline à la plage. L’astrée, l’astre, du film, n’est pas la jeune fille susnommée (qui est certes tout à fait charmante) mais bien Céladon, l’amoureux de sa propre tyrannie, le languissant berger à la pâleur de jeune fille. Mais loin de devenir un homme objet éthéré ou frigide, plus on avance dans le film, plus ce jeune homme androgyne prend du corps et de la force de caractère. Andy Gillet est une vraie découverte, peut-être avant tout parce qu’il est incroyablement bien filmé.
D’autres personnages sont tout à fait fabuleux : mention au jeune rigolo, (déjà vu il y a quelque temps chez Chabrol, plus apathique, dans Merci pour le chocolat), Rodolphe Pauly, aux réminiscences (pour la verve et l’impertinence) tout à fait Luchinniennes.
Ainsi, Les Amours d’Astrée et Céladon se tient éloigné par son incarnation du Breillat, et de sa visée trop théorique opposant confusément le « siècle de Laclos » et la naissance du romantisme, mais paradoxalement – comme double inverse, jumeau radieux – peut être rapproché du dernier Rivette. Honoré d’Urfé vs Honoré de Balzac, autre siècle, autre mœurs, autres contes et autres amours, l’empêchement des corps et des cœurs n’est pas ici le fait de l’orgueil et de la tentation du malheur, car une douce folie baroque a remplacé le tranchant effilé de la hache. Le film de Rohmer est aussi léger et aérien, que le film de Rivette était sombre et brutal. Les corps y sont aussi jeunes, francs et rayonnants que la présence pataude, massive et sourde de Guillaume Depardieu asphyxiait certains plans sublimes de Ne touchez pas la hache de son étrange flamme éteinte. Les sonorités de plein air, vibrillonnantes, se sont substituées aux craquements des intérieurs. Une religion à l’état d’enfance et des magies blanches protègent les âmes, loin encore des austères couvents où s’emmurent les douleurs des amantes. L’amour règne, et sa loi prévaut, avant toute désillusion, et sans crainte du ridicule. Dans les deux cas pourtant, il y a jeu, et dans les deux cas celui-ci peut être mortel. Mais la mort sait reconnaître, sans doute, l’appel désespérément vivant d’un amoureux ingénu, même aspirant suicidaire, d’une pulsion morbide qui ne dit pas son nom. Rohmérien en diable, Les Amours d’Astrée et de Céladon est comme une pièce nouvelle percée dans l’édifice de l’œuvre, chaleureuse et très habitable, et impose son charme propre, effronté et rieur, un peu plus débraillé que de coutume, son esthétique simple, presque primitive, son érotisme, son humour, ses nouveaux visages : Rohmer n’a pas fini d’inventer.
Pierre Eugène et Florence Maillard
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Réalisation Eric Rohmer
Interprétation Andy Gillet Stéphanie de Crayencour Rosette
Origine France
date de sortie 5 septembre 2007
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