Avatar – James Cameron (1)
Invention d’un univers, déréalisation du monde
« L’esthétique industrielle du Hollywood contemporain est intrinsèquement politique, puisqu’en vidant le cinéma de sa consistance et de son effectivité, elle conduit la domination culturelle et économique des Etats-Unis : comme esthétique de la clôture, elle est esthétique impériale. En même temps l’industrie américaine trouve dans ses grosses productions cinématographiques l’esthétique qui lui convient : vider les images de leur réalité pour mieux contrôler les réseaux de leur circulation, clore les films sur eux-mêmes pour mieux fermer la perception et imposer un modèle dominant d’appréhension du monde. » [1]
L’image en relief s’érige en pure apparence, puissance explicite du faux, d’autant plus qu’Avatar juxtapose prises de vue réelles et animation, humains et humanoïdes mimétiques, dont le tout vise à former une cohérence dans sa tromperie manifeste, sa capacité à se faire passer pour le réel, sans pour autant (filouterie du film) s’en revendiquer pleinement.
Concrètement, Avatar n’a aucune consistance. Esthétiquement, il est obsolète (le film est dans la logique esthétique du Hollywood du début des années 80, soit très laid, coloré, simple, caricatural, et surtout aujourd’hui très conventionnel, Cameron sera toujours un cinéaste des 80’s). Il donne à avoir une somme de détails inutiles, farfelus, incohérents pour former un mélange très inspiré notamment par les cultures asiatiques et particulièrement japonaises sans pour autant être capable de supporter un récit ou un propos. A chaque image, le film affirme sa fausseté tant et si bien qu’il ne peut très rapidement plus entrer en résonnance avec la réalité et ne peut plus affecter la perception qu’en a le spectateur. C’est ainsi un cinéma qui ne renvoie qu’à lui-même et perd toute possibilité d’ouvrir la perception, son esthétique est fondamentalement une esthétique de clôture.
Quels sont donc les enjeux d’un tel film ? Outre le défi technologique (c’est-à-dire de nouveaux programmes informatiques à créer, de nouveau systèmes de codage à mettre en place… nombre de choses passionnantes donc), c’est l’histoire d’une utopie que Cameron tente d’articuler. Et à cause de cet aspect utopique, la métaphore politique d’un tel film est d’un ordre différent de celle de films « coloniaux » tels Danse avec les loups, Le Nouveau monde, Le Dernier des Mohicans… auquel Avatar est très facilement comparable. La ferveur de Cameron à réaliser le programme utopique, qui s’exprime à travers la conception ultra-détaillée de la planète Pandora, (informations d’ordre géologiques et biologiques) et la maigre élaboration de structures sociales (information de l’ordre du politique) est symptomatique du concept d’Avatar. Il n’est pas question d’alternative politique mais d’alternative au politique. Le film se trouve alors entre deux lignes de descendance de l’Utopie de Thomas More. D’un côté, il est bien déterminé à réaliser le programme utopique. Il sera systémique et englobera la pratique politique révolutionnaire (le monde-cosmos des Na’vis). D’un autre côté, il poursuit un élan utopique plus caché mais omniprésent, qui se manifeste sous les formes de la diplomatie, la paix, un rejet des chimères commerciales[2]… (les colons terriens)
Ici, l’utopie sert clairement d’amorce à l’idéologie (l’espérance étant aussi, après tout, le principe des plus cruels abus de confiance et l’arme principale du totalitarisme via la propagande). Avatar est un film pour la paix, contre la guerre, pour la nature, contre la destruction de la nature pour un profit commercial, pour la biologie, contre la technologie… Les grands cinéastes (ou simplement les intelligents) savent éviter un manichéisme propre à inspirer le doute sur leur perception même du monde ou la moralité de leur propos. Et il apparaît même clair qu’Avatar prône délibérément un totalitarisme. Il s’articule comme un film de propagande, montre le totalitarisme sous ses aspects soi-disant positifs. Le film cherche ainsi à promouvoir un système moral, un code de conduite, un « exemple », qui paradoxalement invitera le spectateur à abandonner son humanité pour devenir complètement Na’vi : virtuel, trompeur, aux fausses valeurs, une imitation, une répétition, un être sans consistance et doté d’une substance intrinsèquement programmée. Un être déréalisé au cœur d’un monde qui n’existe pas, suivant les désirs raisonnés qu’il n’a pas, esclave éternel de l’ici et maintenant.
Cet être, c’est aussi bien Jake Sully, protagoniste du film, qui se transférera définitivement dans le corps de son avatar à la dernière image du film[3], que le spectateur, plongé malgré lui dans un univers, sans issue, sans cette caractéristique fondamentale de l’être humain : sa capacité à faire erreur.
Daniel Dos Santos
[1] Vincent Amiel, Pascal Couté, Formes et obsessions du cinéma américain contemporain, Paris, Klincksieck, 2003, p. 39.
[2] A ce titre la subtilité de Cameron à inventer de nouveaux noms touche le fond : le minerai que les humains cherchent à extraire du sol de la planète Pandora, ce minerai inobtenable s’appelle l’Unobtainium
[3] Oups ! …le dernier plan du film est celui de l’œil de l’avatar de Jake Sully qui s’ouvre, symbole concret de sa renaissance en Na’vi !










Merci pour cet article qui sort des commentaires habituels sur le film : des superlatifs émanant de tous ceux qui ont été (malgré le simplisme du propos d’après leurs dires) remués, voire bouleversés, par les images.
Cependant, je reste circonspect dans votre utilisation de la notion de « fausseté » en ce qui concerne la « représentation ». Le préfixe « re » indique d’emblée que l’art se distingue de la vie : redondance mimétique, ou création, toute représentation est fausse (au sens de factice). Aussi, je ne peux pas comprendre cette référence. (Sur scène Roméo meurt, pour de faux. Le Modigliani que j’ai sur mon mur n’est pas une vraie femme nue. L’artiste crie au loup, toujours.)
Quant à rabattre le factice sur le trompeur, cela renvoie à la notion de vérité. Là encore, depuis Hegel, et contre lui, les créations cherchent au contraire à se libérer du joug de la vérité….
Il reste que je partage votre lecture politique des représentations : toute oeuvre est « vision du monde », et donc, en ce sens, chacune propose (parfois sans en avoir conscience) une politique.
Je vais donc aller voir ce film pour vérifier si la vision du monde immanente au film est un totalitarisme.
(A ce propos, partagez-vous cette opinion – je me sens souvent seul sur ce point – l’idée selon laquelle le premier Starwars est l’apologie de la monarchie et de l’aristocratie (c’est-à-dire du gouvernement par les meilleurs de naissance) ?)
Cordialement.
Ah cher Daniel, tout cela est très juste, et je n’aurais pas mieux dit!
Simone Weil non plus :
« De même qu’une société démocratique admet le conflit interne, social, culturel ou politique, comme principe de fonctionnement ; qu’elle instaure le respect du pluralisme qui en découle comme loi fondamentale de la gestion de ses propres conflits, de même doit-elle comprendre et assumer le « mal radical » comme l’une des possibilités de la liberté constitutive de l’homme.
Les sociétés totalitaires, par contre ne peuvent pas admettre la liberté de l’homme, y compris dans ses notions transcendantes de bien et de mal. »
« C’est dans les périodes où le totalitarisme parvient à obtenir le plus haut degré d’intériorisation individuelle du fantasme collectif de l’homme nouveau qu’il obtient aussi le plus haut degré de stabilité. La fin historique du système totalitaire est liée, dans des circonstances stratégiques et socio-économiques déterminées, à la reprise, individuelle d’abord, massive bientôt par contagion communicative, des possibilités transcendantes de la liberté: pour le meilleur et pour le pire. »
On ne voit guère comment « Eywa » permettra cela.
C’est au fond une sorte de curieux Matrix à l’envers.
Je voulais vous répondre à tous les deux mais en fait, dans le processus, je t’ai un peu oublier Florence. Probablement parce que je en comprend pas tout. Ou peut-être qu’il y a certains paradoxes et contradictions qui rendent au contraire les propos de Weil, tels qu’ils sont annoncés, trop simples. Après tout, les Na’vis admettent, accueille un Avatar, jakesully, parmi eux alors qu’il ont connaissance (même si celle-ci est vague, et que le film passe plutôt vite son chemin pour ne pas développer) du danger donc du Mal que représentent les hommes. Je pense justement qu’une société totalitaire ne fonctionne que si elle admet la liberté de l’homme. L’objectif essentiel étant de prouver la faillibilité d’une liberté totale.
C’est même là la beauté d’Avatar, d’admettre la liberté, la négation d’une société aux penchants totalitaires (les humains) et donc la fuite vers un autre système socio-politique (vers les Na’vis) qui lui-même a quelques conflits internes. Ce qui importe, selon moi, c’est la résolution de ces conflits.
En prenant un cas extrême, il faut s’opposer à un dictateur pour finir au bout du compte par se faire convaincre. Le Mal absolu étant dans la fait que le peuple reconnaisse ses erreurs, sans rien qui ne viennent justifier raisonnablement un changement d’opinion. Soit la question essentielle qu’il faudrait se poser ce n’est pas : comment fonctionne cette « contagion communicative » ? mais plutôt pourquoi cette « contagion communicative » fonctionne ?
Matrix est aussi l’anti-Avatar parce que lui il répond à cette question. La matrice est attirante, on peut la choisir, ou pas. Mais l’important, c’est dans le choix et dans la connaissance de ses conséquences.
Ah cher Daniel, tout cela est très juste, et je n’aurais pas mieux dit!
Simone Weil non plus :
« De même qu’une société démocratique admet le conflit interne, social, culturel ou politique, comme principe de fonctionnement ; qu’elle instaure le respect du pluralisme qui en découle comme loi fondamentale de la gestion de ses propres conflits, de même doit-elle comprendre et assumer le « mal radical » comme l’une des possibilités de la liberté constitutive de l’homme.
Les sociétés totalitaires, par contre ne peuvent pas admettre la liberté de l’homme, y compris dans ses notions transcendantes de bien et de mal. »
« C’est dans les périodes où le totalitarisme parvient à obtenir le plus haut degré d’intériorisation individuelle du fantasme collectif de l’homme nouveau qu’il obtient aussi le plus haut degré de stabilité. La fin historique du système totalitaire est liée, dans des circonstances stratégiques et socio-économiques déterminées, à la reprise, individuelle d’abord, massive bientôt par contagion communicative, des possibilités transcendantes de la liberté: pour le meilleur et pour le pire. »
On ne voit guère comment « Eywa » permettra cela.
C’est au fond une sorte de curieux Matrix à l’envers.
[...] et régressive (le « the grass is greener on the other side » type Fascination ou plus récemment Avatar, où bien au contraire le « there’s no place like home » du Magicien d’Oz) qui nous [...]
Juste un détail: le terme « Unobtainium » n’a pas été inventé par James Cameron. Il relève d’une convention en science-fiction, utilisée pour désigner un « objet impossible », aux caractéristiques étrangères à tout matériau connu.
J’ignorais. Merci Locus Solus ! Et effectivement, cet « Unobtainium » est assez passionnant et change un peu ce que j’aurais voulu dire. Donc encore merci.
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