Away we go – Sam Mendes
Revenir, toujours
La fuite empêchée du couple maudit des Noces Rebelles, c’est le duo pleinement naïf de Away we go qui la concrétise. Mais la fuite est un idéal d’usage, qui, comme le pied à l’essai d’une chaussure, se sédentarise en quelque moment.
Sam Mendes connaît bien cette rengaine pour, dès American Beauty, nous emporter dans une histoire où l’on est averti de l’entrave, de l’issue monolithe : la mort du héros. Même échéance pour même mouvement arrêté, qu’un titre condense à lui seul : Les sentiers de la perdition.
En raréfiant ses espaces, en faisant du foyer le cœur anxiogène de sa patrie familiale, Sam Mendes, reprenant quelque peu le flambeau de Sirk, sans la pâte reproductrice de Haynes, inscrit d’emblé son cinéma dans un tragique domestique. Doublon plus resserré et intimiste d’American Beauty, Les Noces Rebelles confirment : le vide travaille ses personnages au point de se propager dans leur espace de vie. Songeons à Léonardo Di Caprio, griffonnant sur un bloc de papier ses tubes qui ne contiennent que vent, de Kate Winslet qui l’écoute poliment avant – bien qu’enceinte – de concrétiser le vide qu’elle-même ressent, bienséance qu’une porte fermée installe, qu’un revêtement mural à la couleur éteinte accompagne. Le seul jaillissement de vie n’est qu’une tâche de sang qui se retire d’elle et envenime sa robe, meure-t-elle à ce moment-là, se supprimant en même temps que son enfant. Coque affreusement vide, affreusement éteinte, qui ferait dire au faune de Mallarmé, grappes de raisins en ligne de mire : « regonflons » un instant ces peaux évent(r)ées.
Avec Away we go, il faut croire que Sam Mendes s’y est dument attelé aussi. Faut-il alors y voir comme un élan d’histoire regagné sur ces foyers que le mal être force à déserter ? A première vue, le contraste est saisissant : pas de vedettes, un concubinage lambda des meilleurs crus de Sundance. Lui, barbe, effronteries et maladresses, elle, embonpoint, réjouissance facile et dynamisme serein, et puis, prémisses d’un road movie. Il s’agit d’épandre un mouvement de vie au-delà de l’enclot domestique, mais sans l’entrave rencontrée dans les Noces qui ne parvenaient jusqu’à la fin à quitter le pavillon blême. Du coup, Mendes joue sur le plein, le « trop » plein, que cela en devient alors étrange, désaccordé, quelques fois mièvre : panneaux annonciateurs, personnages caricaturés à l’extrême, situations enfantines à la loufoquerie osée – d’ailleurs les bambinos fantômes de Léo et Kate sont ici omniprésents si ce n’est omnipotents, de part la surcharge pondérale dont ils sont affublés lorsqu’on les découvre. Si le mauvais goût prolifère, si Mendes récure l’Amérique à défaut d’en avoir poli le malaise à précédentes occasions – la saleté s’affichant d’habitude chez lui proprement – on le perd un peu.
Prendrait-il le pli de cette figure de style bien connue en ces temps-ci, qui consiste à montrer les horizons boueux du capitalisme au détour de l’anecdote, sans façade honteuse mais avec farce bonhomme et monstruosité attachante ? Rappelons-nous au contraire des cachoteries mendésiennes, des troubles écorchés à pas feutrés, des colères qui éclatent avec justesse de leur fermentation discrète… bref, tout ce qui évite les éparpillements potaches des contingences malheureuses de l’Amérique, les distillant avec mesure et en silence, dans ces maisons qui en disent long.
Ici, l’histoire, disséminée en galerie d’espaces et de personnages secondaires vite découverts et vite perdus, souffre de cette originalité qui se construit dans le plein au lieu d’explorer un vide initial. La tragédie s’est pelotonnée dans la comédie dramatique. Question de vie, uniquement de vie. Les morts sont évoqués avec regrets, les naissances malheureuses remplacées par des adoptions à la chaîne, les abandons encouragent les promesses d’attaches et l’amour grandit dans les chairs. Or, de cet étourdissement de bonne chair, Mendes doit tout de même y mettre fin. La complexité qu’il trouve dans le dernier duo de personnages croisés à Montréal ou chez le frère du héros est un indice de rémission. Le cinéaste retrouve en effet ses marques, ne va plus piocher dans des excentricités gratuites, regagnant ainsi le sujet qu’il n’a jamais vraiment quitté : la famille et ses méandres, ses rêves d’existences avortés, son noyau vide.
On y revient, au vide. Puisque, dernière destination du périple : HOME. Et quelle maison : un pavillon quitté puis retrouvé, complètement dénudé, au milieu de nulle part. Le couple de dos assis, dans la toute dernière image, la nature de front, reçoit toute l’angoisse de cet Eden offert. Il réfléchit à son devenir, en silence. Il faut imaginer Adam et Eve, perron et chambranle au premier plan. Que cette nudité-là soit la force du cinéma de Mendes, cela ne fait aucun doute.
Florence Valero







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