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Blindness – Fernando Mereilles

14 mai 2009 1 066 views No Comment

La Nouvelle Bible

« Un même est à la fois penser et être »
Parménide

Pour une défense du cinéma de science-fiction

La majorité de la presse professionnelle a ceci de constant qu’elle croit systématiquement que le cinéma de SF, particulièrement quand il est virtuose, est un objet industriel, particulièrement machiavélique parce que trop intentionné. Pour la simple raison qu’il donne vie à un univers qui ne peut pas exister, on l’accuse d’être un leurre. Et pour la simple raison que l’altérité (d’un être ou d’un monde) provoque inévitablement la comparaison, on l’accuse de symbolisme facile ou trop didactique.
C’est évidemment l’avis de ceux qui préfèrent se tourner vers la « tradition », une poésie du quotidien qui, de plus en plus, s’attache exclusivement à décrire les nuances des rapports humains au sein d’une société statique, soit finalement vers un art absolument autiste et fermé.
D’une certaine façon, on pourrait dire que la critique a tendance à répéter que l’avant-garde est une alternative trop simple. L’idée de Ballard selon laquelle le futur, mieux que le passé, éclaire le présent serait-elle donc idiote et simpliste ?

Essai sur l’aveuglement

Mais d’abord, est-ce Blindness est un film de science-fiction ? Le terme SF conviendrait ici bien mieux étant donné qu’il peut tout aussi bien vouloir dire Spéculative Fiction. Et c’est bien de ça dont il s’agit, de spéculer sur un monde autre, dont le monde bouleversement global échoue dans le chaos. A ce titre, il faudrait rappeler que le titre original du livre du Prix Nobel portugais José Saramago, dont Blindness est l’adaptation, est simplement Ensaio sobre a cegueira, soit Essai sur l’aveuglement. Le principe narratif (puisque cet essai a la forme d’une histoire) est très simple : une pandémie d’aveuglement blanc (les personnes infectés sont aveugles, mais ne voient que la couleur blanche, soit non pas une absence de lumière mais au contraire le mélange de la lumière de toutes les couleurs à la fois) se répand de part le monde. Les personnes infectées sont placées en quarantaine. Nous suivrons la vie et l’évolution d’un groupe d’inconnu placé dans un centre de rétention anonyme.
Pourquoi tant de non-dit ? Parce que José Saramago tente de rendre chacun de ses récits les plus universels possibles. Ce qu’il essaie de faire en réalité, c’est de travailler à l’actualisation de la Bible. C’est comme si il estimait qu’aujourd’hui, dans notre société contemporaine systémique, une suite au Nouveau Testament est non seulement possible, mais nécessaire. Et à partir de là, il est obligé pour viser l’universalité aussi totale que la Bible de travailler dans tous ces récits (que ce soit Les Intermittences de la mort où la mort n’existe plus, ou bien dans un genre très différent L’autre comme moi qui raconte une simple histoire de doppelgänger prenant justement le cinéma comme miroir de la vie) sur les trois seuls méta-thèmes qui puissent exister : l’homme et le cosmos, l’homme et la société, l’homme et lui-même.

On pourrait dire alors que Saramago (et Mereilles après lui) se fonde sur des idées existantes, sur des rapports et des relations dont les problématiques sont sinon connues, déjà présentes intuitivement en chaque être humain. Mais ce que fait Saramago c’est qu’il actualise ces idées bien connues de manière originale et pour tout avouer de manière assez inconfortable (Blindness comportant des scènes aussi intenses que cruelles). C’est ce qu’il fait, parce que de son point de vue, c’est-à-dire dans un optique mystique, les idées ne nous appartiennent pas, ce sont nous qui appartenons aux idées. Les idées sont donc des instances de l’univers en attente d’actualisation. Mais ce n’est pas là un concept uniquement religieux, les philosophes présocratiques partageaient l’idée que le cosmos soit une grande entité pensante. C’est avant tout un concept philosophique. C’est là que se place Saramago en tant qu’artiste, et c’est sans doute là la définition même de l’artiste : il est récepteur de ces idées. Mais il ne contrôle pas la réception, il ne la choisit pas, il ne peut pas la provoquer non plus. Si certain appellent cette qualité de l’artiste un don, c’est justement parce que cette qualité de dépend pas de lui mais d’une instance supérieure qui l’utilise comme objet. Mais être un récepteur n’est pas tout, encore faut-il être touché à tel point par le message reçu que naît un besoin littéralement vital de le transmettre aux autres. Mais ça ne peut pas être, bien évidemment, pour prendre la place de cette instance supérieure, ce serait plutôt pour perpétuer le signal, quitte à la déformer, pour en afficher l’importance.
C’est pour cela que les romans de Saramago, aussi allégoriques qu’ils puissent être possèdent une telle aura.

Ce procédé esthétique propre à Saramago n’est évidemment pas reproductible au cinéma. Parce qu’au cinéma il est impossible de représenter le médecin, la femme du médecin, la réceptionniste, le voleur, etc. Il n’y a rien qui puisse remplacer l’être humain. Nous avons toujours un médecin spécifique dont la présence physique, l’allure, l’expression lui est personnelle et ne peut plus être masqué par un tel attribut. C’est là aussi que se trouve la sobriété de Mereilles qui a transféré tout ce qui est du domaine du logique et de l’émotionnel au domaine du chaos et de la sensation.

Le transfert opéré par Mereilles est d’autant plus passionnant qu’il offre plus qu’une adaptation, une relecture des trois méta-thèmes développés par Saramago. Et il faut d’abord avouer qu’aujourd’hui, il n’y a plus quasiment aucun film, ni aucune œuvre qui puisse problématiser encore cette trinité-là. C’est là le fond du problème que l’on exposait en introduction. Comment dérégler l’univers pour faire la critique de la société et établir cette critique sur des émotions humaines intimes ? C’est la question nécessaire que pose inévitablement toute grand œuvre d’art, c’est-à-dire toute œuvre d’art réellement nécessaire.
Mereilles atteint cet objectif à travers la mise en place particulière d’un microcosme d’individus qui étant aveugle ne se préoccupent pas des limites du cadre. Ce cadre même qui sera une prison pour la femme du médecin (Julianne Moore) seule personne voyante enfermée avec les contaminés pour suivre et prendre soin de son mari. Se pose alors un problème morale : est-ce que la connaissance (dont il est question à travers la métaphore platonicienne de l’aveuglement) enferme ou libère ?

Il est intéressant par ailleurs de noter que dans le réfectoire-prison dans lequel évoluent les contaminés naissent plusieurs systèmes politiques distincts. Parce qu’ici ce sont ces circonstances esclavagistes qui mènent à la création d’un état politique. Et le soulève par la même occasion la question : n’en est-il pas toujours ainsi ? Tout organisme politique ne naît-il pas tout d’abord pour assuré la survie du plus grand nombre ? Cela viendrait à énoncer un autre problème : sommes nous tous esclaves dans le chaos ? Dans un monde où Dieu serait absent ou aveugle (cette idée est d’ailleurs retranscrite visuellement dans le film à travers des statues religieuses montrées les yeux bandés) serions-nous réduit en esclave ? Un rapport simple entre l’homme et le cosmos est ici soulevé et s’illustrera à travers divers exemples.
Ensuite, ce sont les systèmes politiques eux-mêmes qui sont explicités et développé. D’un côté une démocratie, de l’autre un monarchie absolue, etc. Un dortoir démocrate ayant un certain dirigeant, un dortoir monarchique ayant un roi autoproclamé, etc. Suivant ce perpétuel cheminement du macro au micro, chaque petit état se confronte, jusqu’à la dérive extrême de la violence, la menace, l’oppression, et ramenant alors la question politique à la question humaine : l’homme face à l’homme et l’homme face à lui-même.
Les vices sont alors transformés en acte extrémistes, irréversibles, cruels et amoraux. Cupidité, corruption, envie… du vol au viol, du meurtre à la guerre, un éventail hallucinants d’horreurs s’ouvrent et va transformer ce refectoire-prison, remplis d’être affamés, d’excréments, d’être sales puants et affamés comme autant de monstres ou de démons, en véritable enfer.

Au milieu de ce chaos historique, c’est d’ailleurs une femme qui représente le seul témoin de la déchéance de la société et de la déchéance humaine. Comme dans diverses adaptations de Body snatchers, la femme, rescapée miracle de la pandémie qui prend source, là encore, chez l’homme, représente l’unique espoir de l’humanité. D’une certaine façon, cette femme c’est la mère. C’est elle, la femme du médecin, qui s’occupe de tous ces aveugles, leur apprend à manger, où dormir, où déféquer… C’est en quelque sorte à elle de dépasser la culpabilité historique de l’homme. Comme si Mereilles en choisissant cette histoire, tentait en quelque sorte de répondre au Munich de Spielberg chez qui l’homme était impuissant face à sa responsabilité historique, jusque dans l’acte même de procréation. D’une certaine façon, Mereilles a aussi choisi l’être le plus opprimé de la société contemporaine pensée à travers le microcosme de la famille, c’est-à-dire la femme, comme sa lueur d’espoir et échappatoire possible d’une société toujours primitive.

Daniel Dos Santos

N.B. Le film a été remonté depuis la version présentée au festival de Cannes


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