Bliss – Drew Barrymore
Destroy the Culture of success : Be # 2
On aura beaucoup reproché au premier film de Drew Barrymore la prévisibilité de sa structure narrative comme étant la synthèse des contours d’une œuvre tout au mieux discrète, au pire commune. Mais la beauté de Bliss (Whip it en VO) réside moins dans son histoire que dans son sujet, moins même dans ce qu’elle donne à voir que dans sa manière de le montrer.
Si le film reprend la modèle classique emprunté au bildungsroman, c’est au contraire pour pulvériser la conception américaine de réussite (et l’élaboration visuelle de celle-ci depuis presque un siècle de cinéma). Pour rejeter l’idée de conformisme, le film va emprunter des codes visuels établis et sur-utilisés par Hollywood, mais dans le but de les transgresser.
On pourrait comparer une scène particulière de Whip it (Bliss prend un bus pour aller à Austin, elle traverse sa ville natale en regardant par la fenêtre différents moments de vie de ses habitants) à son archétype classique, c’est-à-dire la scène de Fascination (Possessed, 1931, Clarence Brown) où Marion (Jane Crawford), pauvre ouvrière, regarde passer un train et contemple à l’intérieur ses voyageurs luxueux dans leurs activités.
Cette représentation spécifique (le bus, comme le train roule très lentement pour pouvoir s’attarder plus que de coutume sur les individus observés) est un paradigme du désir au cinéma. Le protagoniste se trouve en position de spectateur et sa vision du monde, la réalité du film est subjectivisée par ses plus profonds fantasmes. Seulement ce que Fascination nous donne à voir, ce n’est pas seulement le mécanisme de l’expression du désir au cinéma (l’opposant du désir, c’est simplement la réalité), il nous propose un questionnement sur un objet spécifique de désir. Ici, Marion est pauvre, elle veut faire partie des gens riches.
Là où la scène de Whip it est paradoxale, c’est dans la réponse littérale au film de Clarence Brown. Dans Fascination, lorsque le dernier wagon du train passe devant Marion, un homme, une coupe de champagne à la main, demande à Marion : « Looking in ? … (silence) … Wrong way. Get in and look out ! » Et c’est précisément ce que va faire Drew Barrymore. Son personnage, Bliss, est dans le bus et regarde à l’extérieur. Mais, ce renversement n’est pas, comme il le serait dans un film classique hollywoodien, l’assouvissement d’un désir. Le désir est toujours là, déplacé. C’est ce geste qui le rend plus complexe et défend Whip it de toute morale bien pensante comme de toute prévisibilité. Le désir est toujours présent à l’horizon mais éternellement inatteignable.
Ainsi Bliss ne désire pas ce qui va l’accomplir (comme Marion désirait de l’argent), ce qu’elle cherche n’est pas l’assouvissement de ses désirs mais l’harmonisation de ceux-ci : comment structurer la meilleure constellation possible de désirs (recherche d’un esprit communautaire, désir de justice, envie d’intimité…).
C’est précisément sur ce point que repose la complexité de la conception politique du film. Le désir de son personnage ce n’est pas la transgression, pas l’acceptation, pas le succès, c’est une synthèse de tout cela. Ce qui fera que nous ne sommes pas dans un logique moraliste et régressive (le « the grass is greener on the other side » type Fascination ou plus récemment Avatar, où bien au contraire le « there’s no place like home » du Magicien d’Oz) qui nous pousse vers une conception du monde fixe et définie par ses oppositions. Non, Whip it définit l’univers idéal de son personnage comme une construction post-moderne mélangeant aussi bien des éléments de l’univers teinté de moralisme bourgeois des suburbs américains (ce qu’on pourrait presque résumer à l’American way of life) que des éléments de l’univers pop du roller-derby, sport féminin violent amoral qui représente aux yeux du premier univers l’immoralité réalisée.
Soit, le film trouve sa liberté dans le mélange paradoxal d’une forme d’aliénation morale (les suburbs) et d’une forme d’aliénation physique (le cercle sans fin de la piste de roller-derby).
Evidemment, la violence cathartique des courses en circuit fermé cache à peine la volonté paradoxale mais claire de donner en spectacle la libération féminine. Plus que ça, Whip it est peut-être le premier film féministe intelligent produit par Hollywood depuis trente ans. C’est-à-dire qu’il ne met pas en scène la libération de la femme par l’acquisition d’une certaine place au sein d’un ordre social. On se libère de l’ordre social et prône la libération par le chaos. Ce qu’il y a d’admirable dans les formes possibles du bildungsroman cinématographique et ses dérivés (comme Where the wild things are le mois dernier) c’est la précaution de la mise en scène à se laisser subjuguer par la réalité de ses interprètes. Ici, nous trouvons devant un des plus beaux casting féminin de toute l’histoire du cinéma contemporain (de la trop rare Juliette Lewis à Ellen Page, en passant par Zoe Bell, Drew Barrymore, Kristen Wiig, Marcia Gay Harden) placé lui-même dans une réalité chaotique, aléatoire, violente et dynamique : le cercle infernal du roller-derby est le seule structure réglée de l’univers du film.
Le film devient proprement jubilatoire parce qu’il suggère une réconciliation étrange entre le cinéma des années 70 (Rollerball de Norman Jewison, Slap Shot de George Roy Hill, auquel le film fait très directement référence), idéaux punk, cinéma populaire des années 80 (allant jusqu’à John Hughes) et musique rock des années 90.
Whip it est en quelques sorte un film anachronique tournant autour d’un cercle de déesses-putains en mini-jupe, qui jouent le jeu d’une chorégraphie aléatoire. On fonce, on saute, on tombe, on se cogne, on se confronte à la réalité de la vitesse. Les actrices sont parfois suivies par la caméra de manière quasi-documentaire. Dans le chaos, le mensonge n’existe plus.
C’est en cela que le film est cathartique. Drew Barrymore ne chorégraphie pas, elle donne l’espace de liberté à ces actrices pour s’épanouir, alors même que leur caractère est élaboré selon une logique burlesque : c’est-à-dire que le spectacle étant central, les caractères des girls doivent être exagérés. Dès lors, ce que met en scène Drew Barrymore, c’est le débordement du spectacle par la réalité. Logique quelque peu différente d’un film qui voudrait juste, à travers ses artifices, toucher à une réalité, une vérité en substrat. Ici, c’est une logique du chaos apparent qui est mise en place, vaguement plus qu’un contexte, mais qui laisse suggérer une mise en scène constamment réfléchie, réflexive (on ne soupçonnait pas chez Drew Barrymore une cinéphilie si riche, élaborée, constante) et constamment imaginative, innovante (la scène de « première fois » en apnée sous l’eau, possédant à la fois une gigantesque richesse symbolique, un naturel incontrôlable aux vues de l’effort physique produit par les acteurs, un rythme idéal fourni par la musique de Jens Lekman, une structure narrative étonnamment élaborée à travers même la chorégraphie même des corps sous l’eau, et une maîtrise technique et formelle indéniable).
Mais peut-être bien au-delà de toutes ces qualités, Whip it fort de synthétiser trois décennies de cinéma américain, représente un aboutissement absurde de l’idéologie américaine. Tout donner pour l’instant, un instant, n’importe quelle instant (lorsque que sa mère, sur le ton d’un reproche dit « This is a moment! » Bliss répond « How great is that »). Et parallèlement à cette idéologie hédoniste, viser la première place, être la meilleure. Et surtout, paradoxalement encore à cette pensée (qui soulève déjà pas mal de contradictions) se contenter et se réjouir si fortement, encore et toujours, d’une éternellement deuxième place que celle-ci finit bel et bien par s’avouer désir.
Daniel Dos Santos






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