Bright star – Jane Campion
By Claire BABANY | février 2nd, 2010 | Catégorie : Cinéma, Toujours en salles | 2 commentsL’Amour à l’abri du cynisme
Bright Star, ou le titre d’un poème de John Keats à sa muse, qui démarre ainsi :
Bright star, would I were stedfast as thou art –
Etoile éclatante, puissai-je comme toi être figé –
Not in lone splendor hung aloft the night, […]
non pas dans une solitaire splendeur suspendue au dessus de la nuit,[…]
Ces mots sont d’une autre époque, en l’occurrence le début du XIXe, mais ils ont une résonance universelle, remise d’actualité dans le film de Jane Campion. Prononcés par Ben Whishaw, qui interprète John Keats avec un mélange de charme et de candeur, ils captent l’attention non seulement de sa bien-aimée, Fanny (Abbie Cornish), l’étoile étincelante du poème, mais aussi celle du spectateur –ou de la spectatrice, peut-être plus à même de constituer l’audience du film.
Ici encore, Jane Campion s’attaque à l’Amour. Après La leçon de piano (The Piano, 1993), ou même In the Cut (2003), il s’agit ici d’amour romantique, dont la figure principale est le personnage le plus à même de remplir cette fonction de l’amant du XIXe : le poète, et l’un des plus fameux d’entre eux. Le film rend hommage à un amour passionnel et condamné d’avance, tout comme à la poésie de John Keats, dont les fragments de poèmes sont cités fréquemment et bien à propos. Jane Campion ose s’attaquer à un sujet délicat puisque difficile à traiter au premier degré sans verser dans le sentimentalisme débordant. Elle y parvient, en toute sobriété et avec une intelligence du récit et de la mise en scène qui permet de préserver un équilibre pour le moins fragile. Pour peu que le spectateur accepte de baisser un instant sa garde ironique, et de se laisser toucher par la sincérité sans fioritures du récit, l’émotion est bien là.
Une structure dramatique simple mais bien présente
Plusieurs éléments empêchent l’eau de rose de déborder d’une coupe déjà bien pleine. Les premières scènes du film, en premier lieu. Un échange salé entre Fanny et Mr. Brown, également poète et meilleur ami de Keats, donne aux personnages leur vraisemblance quotidienne. Après l’arrivée de la jeune femme dans cet univers de poètes, en apparence si éloigné du sien, Jane Campion nous donne à voir les développements progressifs mais irrésistibles de la passion entre Fanny et Keats. Les contraires s’attirent, dit-on. Les amants précisent qu’ils n’ont pas choisi, que cet amour ne dépend pas d’eux et Fanny, elle qui d’habitude semble capable de contrôler tout type de situation, se voit complètement dépassée par ce sentiment jusqu’alors inconnu d’elle. En guise de présage, le film s’ouvre sur l’aiguille de Fanny en train de transpercer le tissu, qui, filmée en plan serré, rappelle la flèche de Cupidon.
D’autres éléments stimulent la progression narrative du récit. La maladie du frère de Keats, qui augure de la sienne à venir, permet aux deux jeunes gens de se rapprocher. Le personnage de Brown, rustre, moqueur et passionné, est à la fois ami (de Keats) et obstacle (du couple). Il se méfie de Fanny et de son influence sur Keats, sûrement est-il jaloux aussi de l’attention que Keats lui porte, au détriment de lui-même et de leur poésie.
L’art chez Campion : communion et plaisir des sens
Keats veut désacraliser la figure du poète, en disant à Fanny, pour sa première « leçon » de poésie, que le poète n’existe pas, qu’il se fond avec la lune, le ciel, et tout le reste, qu’il n’est au fond qu’une fiction, à la limite une imposture. Son destin et sa sensibilité semblent cependant indiquer le contraire…
Ces leçons, qui témoignent d’un intérêt d’abord légèrement affecté puis réel de Fanny pour la poésie, rappellent celles de La leçon de piano. Dans les films de Campion, l’art rapproche des êtres que tout semble séparer. Les leçons deviennent rapidement fictives, ou en tout cas il apparaît que le personnage artiste ne transmet pas son savoir à l’autre, mais il le partage, il pratique son art devant lui (ou elle). Dans La leçon, Baines (Harvey Keitel) demandait à Ada (Holly Hunter) de jouer pour lui. Ici, Keats et Fanny récitent tour à tour les vers de Keats, en se faisant face. Baines et Fanny ont en commun la fascination pour l’art, qu’ils ne peuvent dissocier de l’artiste, la personne qui le crée ou l’exprime.
Dans les deux films, le regard est essentiel. « J’ai besoin de la voir pour me sentir bien », dit en substance Keats lorsque Brown reproche à Fanny de le distraire. A travers la fenêtre, le mur même, où il ne s’agit plus de voir, mais de sentir la présence de l’autre –Keats dira également à Fanny que la poésie est affaire de sens. Keats est amoureux, et anxieux, avec la ferveur du tout jeune homme qu’il est, il s’emporte lorsqu’il apprend que Brown a écrit à Fanny pour la Saint-Valentin. C’est un être doué, entier dans ses actions et ses émotions, mais également fragile et fasciné par la mort. Fanny, apparemment plus forte, en termes d’argent, de reconnaissance sociale, de prétendants, voudrait le secourir mais évidemment elle ne peut rien.
Une vision de l’amour romantique, éphémère par essence
Le vœu de Keats sera exaucé : « I almost wish we were butterflies and liv’d but three summer days – three such days with you I could fill with more delight than fifty common years could ever contain » («Je souhaite presque que nous soyions des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été – Avec vous, ces trois jours seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire.»), un passage joliment illustré par les papillons qui virevoltent dans la chambre de Fanny, et leur mort rapide. C’est aussi la vision de l’amour transmise par Jane Campion, qui n’a rien de bien nouveau, mais qui n’a pas perdu de sa force : l’amour romantique, paradoxalement à son apogée dans son incomplétude. Fanny souffre, en attendant les lettres de Keats, parti pendant l’été, et demande à sa mère si c’est cela l’amour, tant cela lui est difficile à vivre, presque insupportable.
Le personnage de la mère de Fanny, Mrs. Brawne, échappe heureusement à l’image traditionnelle de l’opposante ; bien au contraire, elle finit par les soutenir et vouer une affection sincère à Keats. Il est plutôt rare d’avoir affaire à un personnage maternel qui se range du côté de sa fille et de ses desseins, en dépit des conventions de l’époque. Keats était en effet si pauvre qu’il ne pouvait décemment demander la main de Fanny ; sa misère a également très probablement favorisé sa maladie.
Avec Bright Star Jane Campion signe un film sensible sur de grands sujets : le poète destiné à une mort prématurée, un amour impossible, les développements de la passion chez de jeunes gens. L’ironie, qui paraît parfois au travers des échanges entre Fanny et Brown, n’est pas dominante dans le film, d’une facture classique –ce qui risque de rebuter certains spectateurs, réticents à la simplicité de l’ensemble ou irrités par la naïveté du propos. En tous les cas, Campion mène à bien son projet, en donnant à son film une forme poétique qui va comme un gant au contenu. C’est l’Amour à l’abri du cynisme, et c’est beau.
Claire Babany













« Pour peu que le spectateur accepte de baisser un instant sa garde ironique », hélas on pourrait dire cela de Transformers aussi :-) et c’est là que le bât blesse. Bright Star, esthétiquement réussi avec une belle photographie et une lumière très travaillée, ne sort pas véritablement des clichets et des convetions du genre film romantique. Si on ne parvient pas à entrer dans l’ambiance, on finit par vite s’ennuyer et trouver certaines séquences quelque peu ridicules. Mais c’est affaire de goût.
Bright Star. Bien. Bien. Très bien. Tout est bien. Très beau, comme d’habitude chez Jane Campin, très attentive aux détails, esthète. L’ambiance, ou plutôt, le cadre de mise en beauté de tout début du XIXème siècle est assez véridique (d’après ce qu’on y connait). Les acteurs sont vraiment formidables. Vraiment. Au moment où l’héroïne collapse, on a le cœur dans la gorge. Les enfants sont adorables et attachants. Trop de tissus et de rubans? Non, pas trop – cette fois-ci c’est pleinement justifié par le personnage. Et puis, voyons, on fait un film d’époque, alors qu’on le fasse avec tout le respect et toute possible précision, je suis pour. D’autant plus qu’à cette époque-là on pouvait payer de sa vie une négligence vestimentaire. Les paysages sont magnifiques à donner le vertige. Pourquoi alors une sensation de … vide? manque de substance? Un autre cliché de film romantique?
L’impression que ce qu’on voit ne livre pas l’essentiel mais seulement montre… des choses…
A l’époque de « An Angel at My Table » ou encore de « The Piano » (si sincère, naturel et frais, si gracieux!) JC racontait son histoire et s’était envoûtant, ici elle… montre de choses. Déception. Dommage.