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California dreamin'

  


 

La dissection du rêve ou le ré-enchentement de la réalité

 

Roumanie, 1999. Lors de la guerre du Kosovo, des soldats américains chargés par l’OTAN d’acheminer des équipements militaires vers la Serbie, en train, sont bloqués cinq jours durant dans le village de Capalnita, au fin fond de la Roumanie, par un chef de gare obstiné du nom de Doiaru, pour une histoire de papiers. La situation est cocasse, le ton est humoristique, et le réalisateur Cristian Nemescu – malheureusement disparu avant d’avoir pu achever le montage et recevoir le prix Un certain regard qui lui a été décerné à Cannes – en profite pour exhiber les attentes, les illusions ou les rêves qui motivent ses personnages.

 

La confrontation donne lieu à un retournement carnavalesque. L’Amérique est démythifiée, par les Roumains, à leur insu (en partie). Le sigle de l’OTAN, d’habitude sésame, ici ne signifie rien. Face aux soldats, les adolescentes fantasment, le maire jubile et espère tirer quelque avantage pour son village, certains songent à la vengeance (véritable motivation de Doiaru) : les Américains, on les attendait plus tôt, pendant la guerre 39-45. Les fêtes de village organisées pour l’occasion sont des imitations – involontairement – farcesques des shows à l’américaine. Les symboles sont malmenés – cravate du maire ornée du drapeau américain et nouée de travers, sosie d’Elvis, banderole WELLCOME (sic). Mais on s’amuse aussi de voir le maire, naïf, magouilleur, prendre son rôle tant au sérieux, se donner tant d’importance. Par le contraste sont exhibés l’arbitraire des statuts et des protocoles, ainsi que les croyances qui les soutiennent, des deux côtés.

 

Cependant, c’est bien la Roumanie qui est au centre du film ; et par conséquent les Américains, omniprésents dans les esprits avant même d’être arrivés. La bombe made in USA qui dort depuis la guerre et explose tout à coup en est comme la métaphore. Les Roumains, à l’inverse, n’existaient pas pour les Américains. Ce qui fait des personnages américains les éléments perturbateurs d’un récit dont ils ne sont pas les héros. Malgré le rapprochement des deux groupes, la barrière de la langue subsiste ; et même Monica – la fille de Doiaru –, malgré son idylle avec David, reste en fin de compte dans une posture d’observatrice distante.

Monica est sans doute celle qui rêve le plus à un « ailleurs ». Confrontée à ce dont elle rêvait, elle ne ressent ni désillusion ni déception, mais fait plutôt l’épreuve d’un réajustement du rêve à la vie réelle. La dernière image montre un verre de Coca-cola laissé sur la table d’un café. La musique du générique retentit (California Dreamin’, The Mamas and the Papas) : le rêve est comme en fond sonore de la vie, ce n’est plus lui qui accapare tous les désirs. La dichotomie entre idéal inatteignable et tristesse de la vie réelle laisse place au foisonnement complexe d’une réalité insaisissable, désordonnée et imprévisible (tout comme le film mêle plusieurs récits et plusieurs temps). Le contrôle total est un fantasme (incarné par le Capitaine Jones, celui-là), auquel la caméra échappe : elle est instable et proche de son objet, comme pour le saisir au plus près tout en refusant de le figer. Elle fait preuve d’aplomb : le mouvement est erratique mais pas errant. D’adresse aussi, de pudeur : elle sait parfois se détourner des visages. Elle montre sans détour, et sans insistance.

 

Par ce mouvement incessant, elle refuse la linéarité, l’unidirectionnel. La ligne droite du rang militaire est brisée, comme le cours du voyage ou celui de la mission. Si la caméra est tremblante et agitée, elle est aussi statique, au sens où elle ne balaie jamais de grands espaces. A Capalnita, on reste sur place. Et si l’on retrouve Monica et Andrei, étudiants en ville, quelques années plus tard, c’est au cours d’une ellipse qu’ils font le voyage. Car c’est dans le temps plus que dans l’espace que se fait la progression réelle : progression de jour en jour – soulignée par le découpage en chapitres –, évolution du sort fait au passé dans le présent.

L’arrivée des Américains réveille de vieilles animosités, cause des drames. Les scènes violentes sont filmées crûment ; et pourtant, ce n’est pas un film inquiet. California dreamin’ / on such a winter’s day… mais ce n’est pas l’hiver à Capalnita, le soleil brille tout au long du film ; et Monica prend conscience qu’il n’y a pas qu’en Californie qu’il brille. C’est d’ailleurs un soleil qu’elle dessine dans la main de David avant son départ, au lieu du numéro de téléphone qu’il lui demande.

La mention endless suit le titre du film, en raison sans doute du décès du réalisateur. La « fin » était peut-être nécessairement ouverte. Le film s’ouvre sur le passé ; il se « clôt » sur le rêve revu et corrigé, donc sur l’espoir, sur le possible.

 

Pauline Collinet

 

  

 

 

 Réalisation

Cristian Nemescu

 

 Interprétation

Armand Assante

Jamie Elman

 

 Origine

Roumanie

 

 date de sortie

2 janvier 2008

  

 

 

 

 

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