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La Guerre selon Charlie Wilson
De bonne guerre
Charlie Wilson est un jouisseur, Charlie Wilson aime la politique et les femmes, Charlie Wilson aime son pays pour de mauvaises raisons qui sont peut-être les bonnes, Charlie Wilson est accessible à la pitié, Charlie Wilson n’aime pas les soviétiques, Charlie Wilson est sympathique et rusé, mais sans doute pas encore assez, Charlie Wilson n’a qu’une parole, Charlie Wilson est un personnage. Oui ! et voilà qui remet bien des pendules hollywoodiennes à l’heure.
Charlie Wilson ne parie pas sur le fait qu’un film puisse changer grand-chose à la condition des femmes afghanes, ni sans doute à la donne géopolitique mondiale. Ainsi s’avance ce Charlie Wilson’s war. Dans son Redacted à venir, De Palma fait dire à un jeune soldat américain en Irak qu’il se trouve fort désespéré de ne rien pouvoir faire, et finalement tout autant de faire des films, que verront des gens qui ne feront rien. Ce qui n’empêche pas le sieur De Palma de foncer tête baissée dans l’ornière guignolesque du fait divers emblématique – mais il sera temps de revenir plus tard à ce paradoxe, dont on n’est pas sûr encore d’avoir bien démêlé l’intelligence de la bêtise. Le film de Mike Nichols n’est pas un brûlot, il est une comédie. Un voile de désillusion suffit donc à y jeter le trouble et poser quelques bonnes questions. Remballés, ici – sans vouloir amalgamer ces films bien différents – l’entrelacs didactique et les discours confrontés, les positions gelées de Lions et agneaux, l’Amérique blessée et toute retournée de Paul Haggis, les diptyques méandreux eastwoodiens, les pères, les fils, les symboles, de ceux qui fleurissent sur les cendres cabalistiques de Ground Zero, les cynismes collatéraux du Royaume comme les bonnes intentions des autres, les représentations fragmentées « Babel », « Syriana », ses vertiges, son horreur, ses peurs, ses fantasmes, ses tentatives de conjuration (dessinez un labyrinthe, vous en connaissez donc l’issue). Halte aux discours et contre-discours, halte aux images sous nos yeux fabriquées et défaites, « interrogées », floutées, pixellisées, démystifiées, illisibles.
Le film tout entier s’identifie ainsi à son héros, « simple député » dont l’action sera décisive, incarné par un Tom Hanks sacrément bon, qui n’a qu’à être là pour faire croire à sa séduction ravageuse, son entregent, sa bonhomie. Film de stars presque inactuelles, simple film et film simple, film jouisseur et jouissif, film classique, bien écrit, sagement filmé, bien joué, bien rythmé – années Reagan, guerre froide, Afghanistan, tout a donc commencé il y a bien longtemps, bien avant, on l’aurait presque oublié. La séduction en est donc presque surannée, mais ne cherche pas pour autant à faire croire à la mort d’un temps passé, à l’irrémédiable, au point de non retour : il n’est empreint d’aucune nostalgie, trop attaché à faire vivre son petit monde futile et puissant, se délecter des tractations improbables qui contribueront à changer la face du monde, des arrangements de chacun entre manœuvres politiciennes et garanties de bonne conscience non dénuées parfois d’une sincérité volatile et désarmante. Un député qui se réjouit du calme de sa circonscription et admire la vue sur Washington et son cortège de mémoriaux et d’Institutions, ne peut être, peut-être, qu’un doux rêveur. Il n’empêche, la ligne des monuments est bien là, du moins on l’imagine hors-champ, comme une forme donnée à l’histoire, un sens à cette Amérique, le contrepoint idéal à un décolleté féminin. La guerre de Charlie Wilson se confond étroitement avec les assauts joyeux de sa virilité, il y plonge aussi généreusement que dans une soirée de débauche, car notre homme est ainsi fait : il ne saurait résister à accomplir ce qui est de son pouvoir. Or ce pouvoir est grand, et s’exerce dans un tourbillon d’actions logiques et efficaces : passer une coup de téléphone, sauter dans un avion, nouer un contact, faire jouer de vieilles dettes morales, convaincre, avancer. Tout est simple finalement – tant que les intérêts s’accordent.
Si le film est sympathique, ce n’est pas tant par son ironie (ou alors par la douceur bienveillante de cette ironie), mais finalement par cette sorte d’étrange optimisme réversible du maître zen, Pangloss qui se garderait de juger que tout est bien, pour ne faire entendre que le flottement d’une incertitude circonspecte : nul ne saurait prédire l’avenir, le temps s’écoule et l’humanité charrie ses évènements, réserve ses coups de théâtre. De l’action et du discernement, le film privilégie la première, façonnant une sorte de biopic modeste et rocambolesque, mais n’omet pas de capter, par ce fait même, au travers de personnages d’une vérité saisissante parce que suffisamment originaux, mille facettes ambigües et farceuses d’une somme d’univers contrastés, cloisonnés, aveugles, qui se côtoient, se heurtent, se frôlent, pactisent, jouent et boivent des coups – briscards de la CIA, importants incompétents, flippants experts en armement, riches oisives sexuelles et mystiques, chefs d’Etat plus ou moins fréquentables ou cinglés, strip-teaseuses et escrocs, secrétaires et bigots, avec, au milieu, Charlie Wilson, inattendu, indispensable, bientôt médaillé et cocu. Elégance d’un précieux cinéaste qui prend tout ce petit monde pour ce qu’il est, et tente de bâtir avec lui le seul film politique possible : le crayonné vivace d’une série de portraits humains. Ainsi il atteint un équilibre, des plus beaux, où l’argument de réalité (« the following is based on a true story ») devient le support d’une fiction joyeuse, d’un réalisme échevelé comme le fut celui, en son temps, du Lauréat d’un tout jeune Mike Nichols – autre farce, autre dindon. La « guerre de Charlie Wilson » est, encore et toujours, celle qui fait courir, dans la logique implacable un monde absurde, après sa dignité d’homme. Florence Maillard
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Réalisation Mike Nichols
Interprétation Tom Hanks Julia Roberts Philip Seymour Hoffman
Origine Etats-Unis
date de sortie 16 janvier 2008
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