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Children of men – Alfonso Cuaron

Daniel DOS SANTOS2 janvier 2007 736 views No Comment

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Déflagration de l’homme et fantasme de l’engendrement : trauma de la perte infantile

Dans un futur proche, plus aucune femme n’est capable de tomber enceinte, condamnant le monde à son extinction. Totalitarisme et anarchie rivalisent dans une Angleterre qui se fait le dernier représentant mondial d’un état contrôlé par un système politique. Le reste du monde a sombré dans le chaos.

Pas à pas, Alfonso Cuarón semble s’affirmer comme auteur dans le paysage du cinéma américain. Children of men, bien qu’un film optimiste sur la régénération, est si précis et inventif dans son parti pris formel (même si celui-ci ne fait que diversifier une même esthétique) qu’il en devient une spectaculaire prouesse technique, une sorte de transcendance visuelle d’une thématique très (ou trop) classique.

C’est là toute la ruse et la force de Cuarón. Faire avancer en parallèle fond et forme sans que jamais ils ne se rejoignent. Les faire s’inter-influencer sans jamais se contaminer.

Esthétiquement, nous nous trouvons dans un genre quasi documentaire. Le film est entièrement filmé caméra à l’épaule. Cette caméra donne à faire ressentir la présence de son caméraman, les mouvements de celui-ci, particulièrement lors de gigantesques fusillades qui semblent alors le penchant hollywoodien de l’hongkongais Too many ways to be N°1, bénéficiant ici d’un dispositif, d’une image beaucoup plus travaillés que la petite production de Ka-Fai Wai mais possédant la même fougueuse énergie.

Ainsi, chaque plan reproduit un schéma simple : soit il exclut l’individu de la société, soit il réintègre l’individu au sein d’un nouveau groupe social. Il reproduit alors sans cesse l’histoire passée de Théo (Clive Owen), l’histoire de son rapport au monde, de son rapport au passé. Ici se joue alors la principale interaction entre forme et fond, c’est-à-dire une hésitation perpétuelle et un va-et-vient entre forclusion et refoulement d’un traumatisme passé.

« Le passé ainsi dévoilé est beaucoup plus que l’antécédent du présent : il en est la source. En remontant jusqu’à lui, la remémoration cherche non à situer les évènements dans un cadre temporel, mais à atteindre le fond de l’être, à découvrir l’originel…. »

Children of men explore alors le motif de la régénération, du renouveau (remémoration qui, selon les grecs anciens, serait capable d’apporter la solution au mal) essentiellement par trois motifs figuratifs et plastiques : la figure maternelle, l’élément liquide et donc, dans un ordre plus général, la mémoire et l’inconscient (qui se rapporte à ces deux premiers motifs en même temps qu’il peut s’exprimer par le traumatisme, le refoulement.) Tous ces éléments visent à construire un deuxième niveau de lecture psychanalytique mettant en évidence le trauma de la perte infantile qu’il est essentiel de combler. Narrativement, l’événement a bel et bien eu lieu dans le passé. Théo et Julian (Julianne Moore) ont eu un enfant ensemble, celui-ci est mort pendant le petite enfance. Dès lors, Théo n’aura de cesse que de tenter de revenir à l’événement traumatique dans l’espoir de le combler.

Ainsi, dans une première partie, se multiplient d’abord pour Théo les passages sous des tunnels ou révélations lumineuses aveuglantes qui symbolisent l’événement de la naissance et exprime le fantasme de Théo de répéter celle-ci. La forme quasi-documentaire n’a en elle-même d’autre but que de découvrir le monde qui entoure la personne, sans fascination mais avec une curiosité singulière pour la réalité. Seulement il est encore impossible de renverser le traumatisme de la perte infantile, il est impossible de renaître, de se séparer symboliquement de la domination maternelle, de cette domination inconsciente qu’elle exerce. Cette séparation arrivera avec la mort violente de la mère originelle, c’est-à-dire Julian. Celle-ci même qui est la dirigeante d’un groupe politique contestataire appelés les « fishes » soit les poissons. De tout temps, de la Grèce antique à Freud, l’eau symbolise l’inconscient. Ainsi, se libérer de ces « fishes », c’est purifier son inconscient des éléments qui le tourmentent intérieurement. Soit, la mort de Julian initie pour Théo un nouveau départ et provoquera son attachement pour Kee (Clare-Hope Ashitey), figure nouvelle de la mère. Cette partie centrale du film va s’attacher alors à faire fuir Théo de tout contact avec ces « fishes » comme à détruire irrémédiablement, étape par étape, chaque élément de la vie passée de Théo. A la suite de la mort de Julian, viendra celle de Jasper (formidable Michael Caine) figure paternelle de Théo. Ce nouveau traumatisme accélérera la poursuite de l’objectif primordial de Théo : l’engendrement, c’est-à-dire le retour à l’élément liquide originelle (Théo et Kee doivent se rendre sur la côte pour y rencontrer, près d’une balise en pleine mer, un bateau).

« L’anamnésis, la réminiscence apparaît, dans une poésie d’inspiration morale et religieuse, déjà comme une sorte d’initiation. L’élu qui en bénéficie s’en trouve lui-même transformé. (…) La mémoire lui apporte comme une transmutation de son expérience temporelle. (…) Mnèmosunè, celle qui fait se souvenir, est aussi chez Hésiode celle qui fait oublier les maux. »

C’est alors que ce produit le miracle qui marquera l’entrée dans une troisième et dernière partie : au milieu du chaos, des massacres, du carnage, de la saleté, un enfant naît (le seul enfant à naître depuis plus de 18 ans). Dès lors, Théo réintègre symboliquement sa fonction paternelle de protecteur. La valeur de son passé n’a alors plus ni d’importance ni d’influence sur le présent (son passé d’activiste, son passé de père de famille…) il est libéré du poids de sa psyché. Avec cet enfant, naît l’espoir en Théo. L’enfant est né et vivant. Dès lors, il ne reste plus pour Théo que de protéger la mère (et réparer l’échec de la mort de Julian) et se sacrifier pour le fils (soit répété le sacrifice de Jasper.) Soit dans cette dernière parte s’acharne à résoudre un à un chaque problème posé et libère, finalement Théo de ses traumatismes.

« En permettant à la fin de rejoindre le commencement, l’exercice de mémoire se fait conquête du salut, délivrance à l’égard du devenir et de la mort »

Cette délivrance lyrique sera la mort de Théo (dans une iconographie riche de symbole, il meurt sur une barque en mer au milieu d’une brume totale annihilant toute perspective), au profit de celle de l’enfant de Kee et, par conséquence, au profit de l’avenir de l’humanité.

Conclusion : Impact de la réalité

Au final Children of men représente la victoire finale du lyrisme et des symboles sur la réalité de la violence et la réalité politique. Ces deux points qui, déjà, prédominait sur une iconographie possible de science-fiction. L’anticipation exclut ici (comme c’était le cas pour A scanner darkly il y a quelques semaines) tout appareillage high-tech, rattachant ainsi son sujet à une certaine actualité (les problèmes politiques que sont le terrorisme et la réglementation de l’immigration.) Mais l’Espoir ne vient d’aucune communauté, d’aucun clan, ni d’aucun parti, il vient de l’individu qui, à lui seul, de l’intérieur, désamorce toute vision déterministe d’un monde condamné au chaos. De l’intérieur, l’individu est capable de changer le monde. Et Alfonso Cuarón est capable, au 21ème siècle, d’offrir une vision étrangement optimiste du monde.

Daniel Dos Santos


« La caméra est ici un personnage à part entière » note Emmanuel Lubezki « un personnage inquisiteur, nerveux, qui vous jette au cœur de l’action et vous donne le sentiment de vivre en direct. » Signalons au passage l’extraordinaire prouesse de Lubiezki (déjà directeur de la photographie sur Le Nouveau monde de Terence Mallick) qui lui value, et c’est encore bien peu, l’Osella de la meilleure contribution technique à la Mostra de Venise.

Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs. Études de psychologie historique, Paris, Librairie François Maspero, 1965.

Idem

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