Complices – Frederic Mermoud

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L’innocence de la jeunesse corrompue

Ambiance : un travelling le long d’un paysage urbain chaotique, du fleuve (en l’occurrence, le Rhône), puis immobilisation de la caméra sur un objet flottant –un corps. Hervé (Gilbert Melki) et l’Inspecteur Mangin (Emmanuelle Devos, dont on ne connaîtra pas le prénom) accourent sur les lieux du crime. C’est le début de leur investigation, qui les entraîne sur les traces du jeune Vincent, qui vendait ses charmes pour vivre, de sa petite amie, Rebecca, et de leur entourage, défiant vis-à-vis de leur amour.

L’astuce de Complices, c’est la mise en scène croisée de deux duos : d’une part, Devos et Melki, les enquêteurs, la quarantaine bien passée, et de l’autre, Vincent (Cyril Descours, dont le corps svelte et la beauté naïve sont à la source de nombreuses convoitises) et Rebecca (Nina Meurisse, qui dégage une aura certaine à l’écran), les deux jeunes amoureux. La structure, faite de va-et-vient entre les deux, permet à l’intrigue de progresser tout en donnant une dimension supplémentaire à chacune des deux relations, qui se font ainsi écho. Il n’est pourtant pas question de relation amoureuse entre Devos et Melki –plutôt, d’une complicité tendre, et c’est tant mieux.

Ce dernier se voit rappeler tout au long du film sa solitude et son apparente insensibilité. D’abord, par une copine de Rebecca, pendant son interrogatoire : « Moi, quand je suis avec mon copain, j’éteins mon portable. C’est ça l’amour », lui lance-t-elle en appuyant bien ses derniers mots. Ensuite, par l’un de ses amis, marié : « C’est vrai que toi, tu n’as jamais voulu t’engager » ; enfin, par sa collègue, qui lui fait remarquer son manque de fantaisie vestimentaire. A ce titre, Devos est comme son reflet : « Ton sur ton », lâche-t-elle en comparant leur tenue sobre et grise. Au fur et à mesure de l’enquête cependant un changement s’opère en lui ; il atténue son côté fruste pour s’ouvrir davantage aux autres : à sa collègue, puis à Rebecca.

Afin d’alterner de manière fluide le temps du flash-back et celui de l’enquête, des visages, des faits, des lieux font office de passerelles. Un gros plan sur le visage tuméfié et sans vie de Vincent nous projette dans le cybercafé où il avait pour habitude de venir se connecter. Sa roulotte, où se sont accumulés divers objets (produits de toilette féminins, photos), inspectée par les enquêteurs, renvoie à la relation des deux jeunes gens. Le coffret où Rebecca range son argent, le mot écrit à sa mère, le bracelet offert à Vincent, sont autant d’indices semés par le jeune couple derrière lui.

Dans Complices, la clarté et la sobriété sont à l’honneur : fait assez rare pour un polar, la progression de l’enquête est ici tout à fait intelligible (au risque d’être qualifiée de simpliste par certains), sans retournement de situation saugrenu. Quelques scènes d’action s’immiscent dans ce qui au final ressemble plus à un drame qu’à un film à suspense, en dépit de l’atmosphère sordide renforcée par une bande son énigmatique très réussie.

Les acteurs, quant à eux, ont un jeu retenu et réaliste. Que ce soit entre Vincent et Rebecca, ou entre les deux policiers, le dialogue sonne toujours juste. Ici, rien de trop romanesque ni grandiose, à l’image du décor : le kebab où Vincent et Rebecca se retrouvent pour dîner, le supermarché où ils vont acheter leur fameuse « vodka pomme », la roulotte où habite Vincent, la zone industrielle que Devos et Melki parcourent en voiture. Ce sont autant de choix esthétiques qui donnent sa cohérence à l’ensemble.

Le film s’attache plus particulièrement au personnage d’Hervé (Melki). Il se retrouve embarqué dans un univers qui lui est pour le moins étranger, celui des rencontres en ligne, et de la prostitution. L’avocate qu’il interroge dans son bureau n’hésite pas, une fois de plus, à le provoquer (elle assume complètement son recours à la prostitution), inversant par là les rôles. Non seulement les propos, mais ce qui est montré des rencontres entre Vincent et ses clients, dérangent Melki, Rebecca (qui, par amour, décide de prendre part aux activités de Vincent en devenant sa « complice ») et le spectateur, auquel les détails intimes ou sanglants ne sont pas épargnés –une atmosphère qui en général est loin de déplaire au public.

En somme, Complices est un premier film prometteur, qui fonctionne notamment grâce au double duo qui le porte. L’amour fusionnel qui unissait Vincent et Rebecca semblait irriter leur entourage tout entier -jusqu’à provoquer le drame-, comme si tous les autres (famille, amis) étaient jaloux de leur bonheur. Quant aux deux enquêteurs, Devos et Melki, ils sont également complices à leur manière. En même temps que la solution du crime, c’est comme s’ils s’étaient mis en quête d’une certaine grâce et d’une intensité adolescentes perdues. Ils s’en rapprochent par l’intermédiaire de ces deux jeunes gens, qu’ils ne connaissent pourtant que par leurs proches et les traces qu’ils ont laissé derrière eux. C’est de ces résonances, ainsi que de la cohérence esthétique de l’ensemble, que résulte le charme du film. On attend le prochain.

Claire Babany

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