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Cracks – Jordan Scott

27 décembre 2009 2 519 views No Comment

Cracks 600

Un pensionnat de jeunes filles, au Royaume-Uni, dans les années 1930. Les jeunes pensionnaires sont fascinées par leur professeur de plongeon acrobatique, l’anti-conformiste et élégante Miss G. Di, capitaine de l’équipe, bénéficie à ce titre d’une relation particulière avec elle. Cependant, l’arrivée de Fiamma, jeune aristocrate espagnole, au pensionnat bouleverse l’ordre établi. Miss G est fascinée par la jeune fille, et tente de s’attirer en vain son affection. Elle perd toute notion des conventions et sa dérive inquiète Di et les autres filles, qui décident de se venger de Fiamma.

Cracks est adapté du roman de Sheila Kohler, écrit et réalisé par Jordan Scott, fille de Ridley Scott et nièce de Tony Scott, et co-produit par Christine Vachon. A première vue Cracks a tout d’un récit d’initiation, comme le suggère le portrait de groupe et des individualités qui le composent, à mi-chemin entre Le cercle des poètes disparus et Sa majesté des mouches. En commun avec le premier, la figure du professeur ; avec le deuxième, la cruauté des condisciples.

Autant le dire tout de suite, Cracks n’est pas très réussi. Faisons d’abord quand même justice aux quelques qualités du film. Chaque scène est introduite par un plan large, souvent très pictural, dans lequel sont présentes toutes les filles de la bande, qui s’adonnent à une occupation souvent plausible et chaque fois différente. Il faut reconnaître qu’elles sont plutôt bien caractérisées : outre Di, la meneuse, et Fiamma, l’aristocrate fière et fragile, apparaissent régulièrement la jolie Poppy, ainsi que Fuzzy et ses quelques kilos en trop. Cette dernière sert d’ailleurs de prétexte à Fiamma pour exprimer sa générosité en partageant les friandises que lui envoient d’abord ses parents, et que lui offre Miss G ensuite, par pur favoritisme. L’ambiance du pensionnat, coupé du monde, ancre efficacement le récit. La forêt environnante est le lieu des escapades, des jeux, mais aussi de la cruauté des jeunes filles, qui se matérialise dans l’une des dernières scènes. L’océan, quant à lui, symbolise l’ailleurs, la fuite. Fiamma ne parvient pas à franchir cet obstacle et échoue dans sa fuite, provoquée il est vrai par Di.

Fiamma l’aristocrate, héroïne tragique. Fiamma donc, l’aristocrate, sorte d’héroïne romantique, occupe le centre du film. Elle gravite quelque part entre le groupe, duquel elle se sent d’abord séparée, sans faire particulièrement l’effort de s’intégrer, et Miss G, l’adulte, dont la fonction est de partager son savoir et son expérience avec les jeunes pensionnaires. L’arrivée de Fiamma vient perturber l’ordre existant. Non seulement elle remet en cause l’autorité de Di, mais également celle de Miss G, pourtant vénérée par Di et le groupe, qui considèrent par conséquence un tel affront impardonnable. Il s’agit bien d’un récit d’initiation, dans le sens où Di et ses condisciples apprennent à leurs dépens, et par la tragédie, qu’il est dangereux de croire sur parole et d’obéir aveuglément à une figure supérieure, aussi charismatique soit-elle. Fiamma a su voir la véritable nature de Miss G, mais au lieu de déciller les yeux des autres jeunes filles, elle ne s’en attire que l’hostilité. Fiamma plonge mieux que les autres, elle a voyagé à travers le monde. Sa connaissance de la littérature lui a permis de percer Miss G à jour, et notamment ses prétendus récits de voyage. Son dédain pour la fausseté de sa tutrice la conduit à refuser ses approches, qui deviennent des avances. En effet Fiamma est une véritable aristocrate, non seulement par sa fortune, mais aussi par sa volonté de se mettre à l’écart du groupe d’une part, et de l’autorité adulte de Miss G de l’autre. Progressivement cependant, elle accepte l’amitié du groupe, et se résout à ne plus rejeter aussi brutalement Miss G –un peu tard malheureusement.

“Innocence isn’t lost. It’s taken” (« L’innocence ne se perd pas. On vous la prend »), le slogan promotionnel, constitue en effet la morale initiatique du film, particulièrement en ce qui concerne Fiamma et Di. Pour la première au sens concret, dans la mesure où elle se fait abuser sexuellement. Pour la seconde, dans un sens plus abstrait, par la prise de conscience trop brutale qui l’arrache à son admiration béate pour Miss G. Tout au long du film Di est le voyeur discret, le témoin volontaire ou non de scènes qu’elle n’aurait pas dû voir. Elle décèle avant les autres la fascination que Fiamma exerce sur Miss G, elle assiste par l’entrebâillement de la porte à l’abus sexuel commis par celle qu’elle adule sur Fiamma, inconsciente, et enfin, au à l’acte irréparable commis par Miss G. Jusqu’à l’ultime étape, Di se range aveuglément du côté de son mentor, accusant Fiamma de l’avoir envoûtée. Il faut dire qu’elle y a été encouragée par l’attitude de la dirigeante de l’institution, qui lui a clairement fait comprendre que la réputation de l’établissement lui importait plus que la vérité ou la justice (d’ailleurs, l’appellation même de Miss « G », au lieu d’un nom complet, rappelle la censure). Enfin mise devant le fait accompli, Di se résout à voir la vérité en face –ce qui la décide à franchir le pas et partir sur un bateau qui l’emmènera loin du pensionnat, cocon mais surtout prison (les filles sont d’ailleurs envoyées là par leurs parents pour des raisons parfois inavouables).

Qui est donc cette Miss G, qui fascine et repousse à la fois ? Outre le professeur de plongeon acrobatique, il s’agit de l’autorité charismatique du pensionnat. Le film s’ouvre sur elle et Di, dont elle a fait son disciple, allongées sur une barque, discutant littérature. Miss G se revendique anti-conformiste, féministe avant l’heure (« Je voyageais seule, sur un bateau, en Inde » déclare-t-elle fièrement). Elle exhorte ses petites (comme elle les appelle, « my girls ») à ne rien respecter autant que leurs désirs. En réalité, Miss G le clame d’autant plus fort qu’elle-même a renoncé à accomplir ses propres rêves –quant à assouvir ses désirs, elle le fera sauvagement, sans considération aucune pour le libre consentement de l’objet désiré. Interprétée par Eva Green, on ne peut plus resplendissante, dans les premiers temps toujours très élégante à sa manière, Miss G ne se réduit qu’à son apparence. Son image se craquelle au fur et à mesure du récit (d’où le titre du film, Cracks), pour Fiamma ainsi que le spectateur. Comment pourrait-elle faire le tour du monde, alors qu’elle est prise d’une peur panique à l’idée d’affronter le boulanger du village ?

Du plomb dans l’aile. C’est là où le film pèche : malgré une atmosphère correctement développée, des personnages bien caractérisés, le scénario se déroule de façon linéaire mais surtout, la plupart des scènes sonnent faux. A qui la faute ? A l’écriture des dialogues, dans lesquels les clichés résonnent à chaque phrase (au cœur même du discours de libération stéréotypé de Miss G)? La faute aux acteurs, à leur changement d’attitude trop prononcé –Eva Green est certes élégante, mais autant le risquer : on a la claire impression qu’elle sur-joue, exagérant chacune de ses émotions- ou peut-être est-ce la réalisation, qui capture et re-capture chacun des changements de sa physionomie, jusqu’à prendre le spectateur pour un simple d’esprit. Dans Cracks, il n’existe aucune place pour la subtilité, chaque événement est asséné d’une manière si tonitruante que le récit en devient simpliste et plat –sinon dans son propos, du moins dans ses détails. Des ralentis redondants alourdissent de façon superflue les scènes des plongeons ; le drame de la boulangerie, introduit maladroitement, devient risible ; la tragédie finale est prévisible : presque chaque scène est plombée par une lourdeur et une maladresse qu’il est difficile de ne pas remarquer. De plus le récit manque de rythme, accumulant les scènes insignifiantes qui ne servent qu’à faire monter artificiellement la tension –notamment, la haine que portent ses condisciples à Fiamma, alors que toutes commençaient tout juste à s’entendre.

Enfin, le propos général énerve. Miss G n’impressionne d’abord pas suffisamment pour que sa chute constitue un revirement inattendu ; ensuite, son déclin est si brutal qu’il n’y a plus aucune vraisemblance ni psychologique, ni scénaristique. On aurait vraiment apprécié un personnage plus complexe, avec davantage de profondeur et de nuances. Pauvre Eva Green, embourbée dans le rôle d’une jeune femme non seulement au moins aussi innocente que « ses petites », en tout cas dans le sens où elle n’a rien vécu, mais aussi dans la caricature de la lesbienne frustrée, cruelle, franchement stupide, et même déséquilibrée –car seule une personne complètement folle se comporterait avec aussi peu de tact et de logique. Sa nature purement maléfique ne va pas faire du bien aux clichés, et il est franchement dommage que Christine Vachon, qui a pourtant soutenu des projets autrement plus fédérateurs (Boys don’t cry ; les films de Todd Haynes), ait accolé son nom aux autres co-producteurs du film. Pour son prochain film, on espère que Jordan Scott saura se débarrassera de ces trop nombreux défauts pour n’en retenir et développer que les qualités.

Claire Babany


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