Crash ! – J.G. Ballard

Dimanche 19 avril 2009, l’écrivain J.G. Ballard, âgé de 78 ans, décédait d’un cancer de la prostate. Quelques semaines auparavant, nous lui rendions déjà hommage en reconstituant une préface morcelée et jamais éditée dans son intégralité, celle de son plus fameux roman : Crash !

Cette préface écrite par J.G. Ballard pour son roman Crash ! s’appuie sur deux sources : l’édition française du roman en poche dans la collection « Folio » et la retranscription partielle qu’en a fait Le Magazine Littéraire dans son numéro consacré à la science-fiction (n°88) datant de mai 1974 à partir de la première édition française, chez Calmann-Levy. Chacune de ces sources semblant incomplète, le texte intégral de Ballard reste inaccessible. C’est pourquoi, il nous est venu le désir d’offrir la version la plus complète possible de ce texte, et ainsi d’en offrir une version unique.

Préface de J.G. Ballard (1973)

Le mariage de la raison et du cauchemar qui a dominé tout le XXe siècle a enfanté un monde toujours plus ambigu. Les spectres de technologies sinistres errent dans le paysage des communications et peuplent les rêves qu’on achète. L’armement thermonucléaire et les réclames de boissons gazeuses coexistent dans un royaume aux lueurs criardes gouverné par la publicité, les pseudo-événements, la science et la pornographie. Nos existences sont réglées sur les leitmotivs jumeaux de ce siècle : le sexe et la paranoïa. La jubilation de McLuhan devant les mosaïques de l’information ultrarapide ne saurait nous faire oublier le pessimisme profond de Freud dans Malaise dans la civilisation. Voyeurisme, dégoût de soi, puérilité de nos rêves et de nos aspirations – ces maladies de la psyché sont toutes contenues dans le cadavre le plus considérable de l’époque : celui de la vie affective.

Cet abandon du sentiment et de l’émotion a préparé la voie à nos plus doux, nos plus réels plaisirs : l’émoi de la souffrance et des mutilations, la vision du sexe comme l’arène idéale – semblable à une culture de pus stérile – où déployer les véroniques de nos perversions, le jeu de nos névroses mené en toute quiétude, et surtout nos capacités apparemment illimitées d’abstraction. Nos enfants ont moins à craindre des voitures sur les autoroutes de demain que du plaisir que nous prenons à calculer les paramètres les plus harmonieux de leurs morts futures.

Instruire des charmes incertains de l’existence dans ce glauque paradis devient de plus en plus le rôle de la science-fiction. Je crois fermement que la SF, loin d’être un rejeton mineur de la littérature contemporaine, en constitue la branche maîtresse – et en tout cas la plus ancienne : une tradition de réponse de l’imagination à la science et à la technologie court sans rupture de H.G. Wells à Aldous Huxley, aux auteurs américains modernes et à des pionniers d’aujourd’hui tel que William Burroughs.

Le « fait » capital du XXe siècle est l’apparition de la notion de possibilité illimitée. Ce prédicat de la science et de la technologie appelle la vision d’un passé brutalement mis entre parenthèses – le passé n’est plus pertinent, il est peut-être mort – et celle d’alternatives innombrables offertes au présent. Ce qui lie le premier vol des frères Wright et l’invention de la pilule est le principe du siège éjectable.

Aucun genre ne semble plus à même d’explorer cet immense continent du possible que la science-fiction. Nulle autre forme de fiction ne possède le répertoire d’images et d’idées aptes à traiter du présent, et à plus forte raison de l’avenir. Le trait dominant du roman moderne est son sens de l’isolement de l’individu ; son mode, celui de l’introspection. L’aliénation des consciences apparaît généralement comme la marque distinctive de l’esprit du XXe siècle.

Loin de là. Cette psychologie me paraît relever entièrement du siècle précédent. Elle illustre la réaction aux contraintes massives de la société bourgeoise, ainsi que le caractère monolithique de l’époque victorienne et la figure tyrannique du pater familias fort de son autorité sexuelle et économique. Son optique est résolument rétrospective, ses préoccupations visent avant tout la nature subjective de l’expérience. Il s’agit pour cette littérature de créer la langue de la culpabilité et de l’aliénation. Ses outils sont l’introspection, le pessimisme et la sophistication. Or, si quelque chose distingue le XXe siècle, c’est bien l’optimisme, la naïveté, l’iconographie du commerce de masse, la jouissance infantile de toutes les possibilités de l’esprit.

La forme d’imagination qui se manifeste aujourd’hui dans la science-fiction n’est pas nouvelle. Homère, Shakespeare ou Milton ont créé des univers différents pour parler du notre. Le détournement de cette attitude vers un genre séparé à la réputation parfois douteuse nommé « science-fiction » est un phénomène récent, lié à la quasi-disparition de la poésie dramatique et philosophique, et au lent dépérissement du roman « traditionnel » qui, de plus en plus, s’attache exclusivement à décrire les nuances des rapports humains. Parmi les domaines qui se trouvent ainsi négligés viennent au premier rang la dynamique des sociétés humaines (le roman « traditionnel » tendant à représenter celles-ci comme statiques) et la place de l’homme dans l’univers. Si naïvement ou grossièrement que ce soit, la science-fiction tente du moins de fournir un cadre philosophique ou métaphysique aux événements les plus importants de nos existences et aux données de nos consciences.

Si j’entreprends cette défense d’ordre général de la science-fiction, c’est bien évidemment parce que ma propre carrière d’écrivain s’y est trouvée liée pendant une vingtaine d’année. Dès mes débuts, lorsque je me suis tourné vers le genre, j’étais animé de la conviction que le futur, mieux que le passé, éclaire le présent. Toutefois, à l’époque, je ne me satisfaisais pas de l’attachement compulsif de la SF à ses deux thèmes de prédilection : l’espace extérieur et l’avenir lointain. J’ai donc baptisé le nouveau territoire que je désirais explorer « espace intérieur » : ce point nodal de l’esprit (représenté, par exemple, chez les peintres surréalistes) où la réalité extérieure et l’univers mental se rencontrent et se fondent en une vibration unique.

Mon souci principal était d’écrire une fiction sur le monde actuel. Dans le contexte de la fin des années 50, avec les premiers signaux de Spoutnik I venant annoncer dans chaque poste de radio l’approche d’un univers nouveau, ce propos réclamait des moyens radicalement différents de ceux dont disposait le romancier classique. Je suis d’ailleurs persuadé que s’il était possible d’effacer d’un coup toute la littérature existante et de repartir à zéro dans l’ignorance du passé, tout écrivain serait inévitablement amené à produire quelque chose ressemblant de très près à de la science-fiction.

La science et la technologie prolifèrent autour de nous, au point de nous dicter notre langage. Nous avons le choix : utiliser ce langage ou demeurer muets.

Par un paradoxe non dénué d’ironie, la science-fiction est devenue la première victime de ce monde qu’elle a contribué à créer. L’avenir envisagé par les auteurs des années 40 et 50 est devenu notre passé. Ses images dominantes, non seulement celles du premier pas sur la Lune ou du premier vol interplanétaire, mais aussi celles de rapports sociaux et de structures politiques en mutation dans un univers dominé par la technologie, ressemblent aujourd’hui à de gigantesques éléments de décor mis au rancard dans une coulisse obscure. 2001 : l’Odyssée de l’espace communiquait cette sensation de façon particulièrement touchante. Ce film marque à mes yeux la fin de l’âge héroïque de la science-fiction moderne. Ses paysages et ses costumes amoureusement conçus, ses maquettes spectaculaires, m’ont fait pensé à Autant en emporte le vent : l’épopée technologique se transformant en une sorte de romance historique à rebours, située dans un monde clos où la lumière crue de la réalité contemporaine n’avait pas droit de cité.

De plus en plus, nous sommes amenés à réviser nos notions de passé, de présent et d’avenir. Tout comme le passé, sur le plan social et psychologique, a succombé à Hiroshima et à l’âge nucléaire, le futur cesse à son tour d’exister, dévoré par un présent proliférant. Nous avons annexé demain à aujourd’hui, nous l’avons réduit à l’état de simple possibilité parmi les alternatives qui s’offrent à nous. L’étendue de nos choix ne connaît plus de limites. Nous vivons dans un monde quasiment infantile où tout désir, qu’il s’agisse d’habillement, de voyage, de mode de vie, de rôles sexuels ou d’identification, peut être aussitôt satisfait.

J’ajouterai que selon moi l’équilibre de la réalité et de la fiction s’est radicalement modifié au cours de la décennie écoulée, au point d’aboutir à une inversion des rôles. Notre univers est gouverné par des fictions de toute sorte : consommation de masse, publicité, politique considérée et menée comme une branche de la publicité, traduction instantanée de la science et des techniques en imageries populaires, confusion et télescopage d’identités dans le royaume des biens de consommation, droit de préemption exercé par l’écran de télévision sur toute réaction personnelle au réel. Nous vivons à l’intérieur d’un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l’écrivain de donner un contenu fictif à son œuvre. La fiction est déjà là. Le travail du romancier est d’inventer la réalité.

Dans le passé, nous avons toujours tenu pour acquis que le monde extérieur représentait la réalité, quelque vague et confuse qu’elle pu être, alors que notre univers mental, avec ses rêves, ses fantasmes, ses aspirations, était le domaine de l’imaginaire. Il semble que ces rôles aient été renversés. La méthode la plus prudente et la plus efficace pour affronter le monde qui nous entoure est de considérer qu’il s’agit d’une fiction absolue – et réciproquement, que le peu de réalité qui nous reste est ancré dans notre cerveau. La distinction classique introduite par Freud entre le contenu manifeste et le contenu latent des rêves paraît désormais pouvoir s’appliquer à la prétendue réalité.

Devant ces mutations, quel est le rôle de l’écrivain ? Peut-il encore s’en tenir à une perspective romanesque liée au siècle dernier, avec sa narration linéaire, sa chronologie mesurée, ses types consulaires fastueusement installés au cœur de leur domaine et se déployant dans toute l’ampleur d’un temps et d’un espace propres ? Sa tâche consiste-t-elle à remonter aux sources d’une personnalité profondément ancrée dans le passé, à mettre au jour lentement les racines, à se livrer à l’examen minutieux des nuances les plus subtiles des comportements sociaux et des rapports humains ? L’écrivain possède-t-il l’autorité morale suffisante pour inventer un univers autonome au sein duquel il règne sur ses personnages en maître absolu, connaissant d’avance toutes les réponses ? A-t-il le droit de laisser de côté ce qu’il préfère ne pas comprendre, à commencer par ses propres motivations, ses préjugés et sa psychopathologie privée ?

Pour moi, le rôle de l’écrivain, son autorité, sa liberté de mouvement, ont radicalement changé. Je suis convaincu qu’en un sens l’écrivain ne sait plus rien. Il est privé de toute tribune morale ou philosophie. Il ne peut qu’offrir au lecteur le contenu brut de son esprit, une panoplie d’alternative pour l’imagination. Son rôle est identique à celui du savant confronté, sur le terrain ou dans son laboratoire, à l’Inconnu absolu. Il n’a d’autre ressource que d’échafauder plusieurs hypothèses et de les mesurer aux faits.

Crash ! est le résultat d’une démarche semblable, une métaphore extrême créée pour une situation extrême, un ensemble de mesures désespérées à n’utiliser qu’en cas de crise urgente. Si je ne me suis pas trompé, et je ne fais rien d’autre depuis quelques années que tenter de redécouvrir le présent pour moi-même, Crash ! est un roman apocalyptique d’aujourd’hui qui vient s’inscrire à la suite de certains autres de mes livres décrivant une apocalypse de demain ou d’un futur proche, tels The drowned world [Le monde englouti, éd. Denoël], The Drought et The Crystal World [La Forêt de cristal, éd. Denoël].

A la différence de ces titres, Crash ! ne traite pas d’une catastrophe imaginaire, si proche qu’elle puisse paraître, mais d’un cataclysme érigé en institution dans toutes les sociétés industrielles, tuant chaque année des milliers de personnes et en blessant des millions. Pouvons-nous voir dans l’accident de voiture le présage sinistre d’un mariage de cauchemar entre le sexe et la technologie ? Cette dernière va-t-elle nous fournir des moyens jusqu’ici inimaginable d’explorer notre propre psychopathologie ? Cette fixation nouvelle pour nos névroses peut-elle en quelque manière nous être bénéfique ? Une logique perverse, plus puissante que la raison, est-elle en train de prendre forme sous nos yeux ?

Tout au long de Crash !, j’ai traité la voiture non seulement comme une métaphore sexuelle, mais aussi comme une image globale de la vie des gens dans la société actuelle. Je n’ignore pas la lecture politique qui peut en être faite, mais je veux voir avant tout dans ce livre le premier roman pornographique fondé sur la technologie. En un sens, la pornographie est la forme romanesque la plus intéressante politiquement, montrant comment nous nous manipulons et exploitons les uns et les autres de la manière la plus impitoyable.

Il va sans dire qu’en dernière analyse, la fonction de Crash ! est d’ordre prémonitoire : une mise en garde contre ce monde brutal aux lueurs criardes qui nous sollicite de façon toujours plus pressante en marge du paysage technologique.

J. G. Ballard