David Lloyd – Entretien

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David Lloyd, c’est aujourd’hui le seul nom qui figure au générique de V pour Vendetta comme auteur de l’œuvre originale. Réputé comme l’un des plus grands auteurs occidentaux de romans graphiques, il est aussi d’un calme apparent et d’une étonnante gentillesse. Étrange tout de même, de rencontrer cet Anglais bien habillé alors que l’on s’attendait à voir le représentant punk anglais de la bande dessinée. S’il est moins virulent qu’Alan Moore (aujourd’hui difficile à surpasser) il n’en a pas moins des prises de position fermes et radicales.

Le mois dernier est sorti son dernier bijou : Kickback, mais David nous dit qu’il ne travaille pas (ou jamais ?) assez, prononçant très sagement au passage : « You always like to do more, but, you know, you can’t ».

Tout cela me rappelle l’histoire d’un jeune homme marchant sur le bord d’une plage à l’aube. Il voit devant lui un homme plus âgé jetant les étoiles de mer sur la plage dans l’océan. Le vieil homme explique que si les étoiles de mer sont toujours sur le sable quand le soleil sera levé, elle mourront et que donc il les jette dans la mer pour les sauver. Le jeune homme regarde la vaste plage qui s’étend devant lui qui est couverte d’étoiles de mer dans toutes les directions et dit : « Il y en a tellement et le soleil est presque levé. Vous n’aurez plus le temps d’en sauver que quelques-unes. Vous croyez vraiment que ce que vous faîtes change quelque chose ? ». Le vieil homme répond, regardant l’étoile de mer qu’il tient dans sa main : « Je suppose que cela changera quelque chose pour celle-ci n’est-ce pas ? »

C’est là mon sentiment fidèle envers votre œuvre que je découvre à peine, monsieur Lloyd.

Je pense que tout le monde doit vous poser la même question en ce moment mais j’aimerais savoir où vous vous positionnez dans la querelle entre Alan Moore et les producteurs de V pour Vendetta ? Avez-vous pu parler avec Alan Moore puis avec Joel Silver de tout cela ?

Oui, je pense que vous devez savoir ce qu’il s’est passé, vous avez du voir sur Internet ce qu’il s’est passé. En gros, je pense qu’Alan a du avoir un problème avec ce que Joel Silver a dit[1] et en fait je ne crois même pas que Joel Silver pensait ce qu’il a dit. Il faisait son travail de communication, de publicité, ses trucs de presse, et il ne pensait pas ce qu’il disait. Bien sûr quand Alan a lu ça, il a du se dire « mince, ils essaient d’insinuer que je supporte le film » alors il est devenu rouge. Et je pense que toute son attitude, tout ce qui a été reporté, a une simple explication. Il est juste devenu quelqu’un de très amer. Et donc, il a voulu retirer son nom du film et je lui ai téléphoné, je lui ai téléphoné en espérant le faire changer d’avis parce que quoiqu’il pense du film, originellement, c’était une œuvre « Alan Moore & David Lloyd », c’était le pilier fondateur de l’œuvre originale et j’aurais aimé que cela reste. Mais je n’ai pas pu le persuader donc il a fait retirer son nom. Il a retiré son nom du générique et des affiches et il ne reste plus que mon nom ce que je trouve presque honteux de sa part, vraiment dommage. Mais c’est son choix. Mon attitude envers le film est totalement différente de celle d’Alan. Le film n’est pas une adaptation fidèle du roman graphique. Les frères Wachovski y ont ajouté quelques choses, changé des personnages, il ont du enlever beaucoup de choses car il y avait énormément de choses dans le livre. Ils ont donc réalisé une autre version que celle de l’œuvre originale, c’est une autre version mais les séquences centrales, ce dont ça parle, et plus important, les idées, les idées philosophiques et les idées politiques, sont toutes là. Je pense qu’ils ont fait du très bon travail. Et je n’ai jamais attendu une parfaite retranscription de l’œuvre originale. Attendre cela serait ridicule. Nous parlons d’Hollywood. Mais ce que je célèbre ici c’est leur très bon travail. Ils en ont fait un grand film avec toutes les restrictions qu’implique Hollywood. L’histoire se déroule toujours à Londres, elle nous parle toujours de Guy Fawlkes quelqu’un que personne ne connaît plus, et rien que cela est déjà courageux alors qu’on s’attendrait à ce qu’Hollywood change tout cela pour cerner son public, le public américain.

Vous me disiez que vous aviez lu le script avant que le film rentre en production. J’aimerai savoir si vous avez fait des suggestions ?

Oui. En fait, j’ai du faire deux ou trois suggestions. L’un d’elles dont je suis sûr qu’ils l’ont prise en compte – je ne suis plus sûr pour la deuxième parce que c’est plus subtil – c’est le passage où Evey tente d’enfreindre le couvre-feu. A l’origine, on ne peut rien entendre par les haut-parleurs. On peut les voir mais on n’entend pas un quelconque avertissement sur le couvre-feu. J’ai pensé que ce serait une bonne idée d’entendre l’avertissement du couvre-feu car de cette façon, comme nous sommes au début du film, la tension dramatique est tout de suite rehaussée et en plus on peut tout de suite voir à quoi servent les hauts-parleurs avant que la musique ne retentisse dans les rues, plus tard. Voilà par exemple une des suggestions que j’ai faites. Mais les suggestions que j’ai faites étaient faites en tant qu’observateur objectif parce que je ne voulais pas faire ressembler le film plus à l’œuvre originale, ce qui l’aurait dénaturé en tant que film, cela aurait été de la folie. J’ai lu le script et fait des suggestions sur des détails qui pourraient un peu améliorer les choses, améliorer le script. Donc j’ai fait d’autres suggestions qui me semblent aussi avoir été prises en compte mais je ne suis plus sûr, je n’ai vu le film qu’une fois en novembre dernier. En tout cas j’espère que les fans de l’œuvre originale accueilleront chaleureusement le film sans être trop critiques en comparant le film au roman graphique. Car l’esprit original est toujours présent.

Quelles étaient vos références, cinématographiquement parlant, lorsque vous réalisiez le roman graphique V pour Vendetta ?

Il en avait beaucoup. Dans l’édition anglaise du roman graphique, il y a d’ailleurs un texte d’introduction citant quelques-unes de nos références cinématographiques. Car moi et Alan, on avait un peu les mêmes influences en matière de cinéma. On pensait bien sûr à The Abominable Dr. Phibes avec Vincent Price et aussi Théâtre de sang, d’où nous est venue l’idée d’incorporer tout ce langage shakespearien que l’on trouvait génial. En fait, on voulait quelque chose de très stylisé, la série des Phibes[2] était géniale et leur réalisateur Robert Fuest était vraiment bon. Il était d’ailleurs devenu célèbre grâce à la série télé The Avengers [Chapeau melon et bottes de cuir]. Mais il y avait aussi les films de Roger Corman, les films de la Hammer… On avait les mêmes intérêts, les séries télé, les histoires d’espions, Le Fantôme de l’Opéra bien évidemment, et aussi ce grand film qu’a réalisé Brian de Palma…

Phantom of the paradise.

Exactement Phantom of the paradise c’est vraiment un film incroyable ! Et même de ce film de Brian de Palma il y a de multiples références comme The Manchurian candidate [Un Crime dans la tête] et on a pris de cela aussi. Bref, on avait toutes ces références dans un coin de notre esprit et il y avait énormément de choses. Personnellement j’étais très influencé par le cinéma, le film noir, Orson Welles, David Lean, John Huston, Howard Hawks et Robert Aldrich. Vous savez, j’ai dû voir bien plus de films que je n’ai pu lire de bandes dessinées en y repensant.

Lorsque vous parliez de la différence entre cinéma et bande dessinée, vous disiez : “A camera can be on somebody for a long time and you can get a whole variety of meaning and nuance and expression. In comics you have to use it, but you’ve got to limit that because too much exaggeration and it overplays, but not enough and it underplays[3] Et je trouvais ça très intéressant parce que je me disais que c’était une pensée de réalisateur. Est-ce que, comme Frank Miller par exemple a pu le faire, vous n’aimeriez pas réaliser ?

J’aimerais certainement en avoir l’opportunité. Frank Miller en a eu l’opportunité parce qu’il possède les droits de Sin City. Donc lorsque l’on est venu lui demander d’en faire un film, il a pu tenter sa chance et s’imposer comme réalisateur. Si l’on n’est pas dans une situation similaire, c’est très difficile. C’est drôle, parce que lorsque je faisais mes interviews pour la presse avec Joel Silver et James McTeigue, ces sortes de tournées vous voyez, Joel Silver me disait « on devrait faire Kickback ». Il ne l’avait même pas lu en langue anglaise[4] ce qui aurait été tout de même bien mais, en effet, j’en possède les droits. Je peux en faire ce que je veux. Mais je crois qu’une part de moi pense que cela pourrait faire un meilleur film si je le donne simplement en disant « allez-y, faîtes-le » d’autant que l’on pourrait rajouter beaucoup de choses à l’histoire de Kickback, des sous-intrigues… Mais il faut posséder les droits pour avoir l’opportunité. Bien sûr j’en possède les droits, et c’est d’ailleurs pour cela que je l’avais vendu d’abord en France où le marché de bande dessinée est très accueillant. Depuis, il a été vendu en Espagne et aux Etats-Unis où il sortira en août. Mais je n’ai pas vraiment l’ambition de réaliser car j’aime déjà assez ce que je fais, sur quoi je peux avoir un total contrôle. Je n’ai pas à prendre en compte les espérances de chacun car il n’y a pas énormément d’argent en jeu. Réaliser un film est une histoire de millions de dollars, c’est une responsabilité énorme. On vous donne 15 Millions pour faire tel film, et comment vous ferez avec ça ? Non, mon réel désir est que plus de gens lisent des bandes dessinées. Je pense que la bande dessinée a encore un public trop limité et j’aimerais que plus de gens les lisent et les comprennent et les apprécient réellement de la façon dont on peut apprécier un film, par exemple. Que l’on puisse se dire à propos de Kickback par exemple « tu aimes les thrillers, le film noir ? Alors tu devrais lire ça, tu vas sûrement aimer ». J’aimerais pouvoir toucher les gens comme ça plutôt que supporter les poids de la réalisation. Mais j’aime avoir une approche très cinématographique, raconter des histoires de manière très cinématographique.

Donc si on vous proposait la réalisation de Kickback, vous n’accepteriez pas ?

Très honnêtement, si on me le proposait directement, ce serait très difficile de refuser. Mais concrètement, ce serait vraiment remarquable que je le fasse, que j’y arrive. Prenez l’exemple de Frank Miller, il faut avouer qu’il est surtout un assistant à la réalisation à côté de Robert Rodriguez. D’ailleurs c’est drôle parce que beaucoup de gens reprochent à Sin City d’être trop comme le comic book, qu’il devrait être plus « cinématographique », ce qui au final est un peu insensé, passer du comic book au cinéma. Je ne sais pas. Mais il me serait vraiment difficile de refuser une offre directe.

V pour Vendetta était une critique directe du gouvernement Thatcher, est-ce que Kickback a lui aussi une cible politique précise ?

Non, vous savez, j’aime raconter la vie de personnages, leurs sentiments, ce avec quoi ils font des compromis. Très honnêtement je pense que l’on fait tous des compromis dans un sens ou dans un autre et que nous faisons sans cesse des compromis politiques. Car nous savons que nos gouvernements font des choses auxquelles nous nous opposons mais souvent beaucoup d’entre nous votent pour ces mêmes gouvernements parce qu’ils « réduiront nos impôts » ou nous rendrons heureux d’une autre façon. Donc on ferme les yeux en pensant « c’est vrai, je sais que ce qu’ils font est terrible mais ce qu’ils me font à moi est OK ». C’est ce qui m’intéresse : pourquoi nous faisons des compromis et ce qui nous pousse à changer et décider de ne plus faire de compromis. Mais je m’intéresse surtout aux personnages, je ne cherche pas à mettre des messages politiques massifs, à être strictement didactique parce que cela peut être dangereux et les gens n’aiment pas être sermonnés mais divertis. Même dans V, bien que nous ayons eu en tête une cible précise, nous ne pensions pas du tout à prêcher et devenir didactiques. Cette critique d’un pouvoir radical et conservateur était en gros sur n’importe quelle situation qui pourrait se terminer en dictature, sur n’importe quelle situation politique qui pourrait devenir totalitaire. Mais le message de V est un message bien plus général du genre « soyez conscient de vos responsabilités, ne cédez pas ces responsabilités à quelqu’un d’autre, ne vous laissez pas pousser vers le conformisme par la peur », ce qui est une chose très importante, « osez affirmer votre individualité, n’ayez pas peur de votre individualité ». C’est donc ce genre de messages qui s’appliquent à n’importe quelle forme de dictature ou gouvernement totalitaire passé, présent ou futur. Je pense que lorsque vous racontez une histoire, quand vous avez quelque chose à dire, c’est toujours profitable de l’incorporer, je veux dire, si vous avez une philosophie personnelle, il est toujours bon de l’incorporer à l’histoire. Mais c’est toujours important d’avoir une bonne histoire.

Pensez-vous qu’un indépendantiste doive nécessairement être un terroriste ?

Tout dépend encore de la situation. Vous savez, dans la situation d’un gouvernement totalitaire, l’armée et la police vont défendre ce gouvernement. Vous pouvez prendre l’exemple de l’Allemagne d’Hitler ou l’Italie de Mussolini. Et en plus, une partie de la population défendait ces gouvernements. Vous êtes alors dans une situation ou vous pouvez être forcé de vous attaquer à des lieux ou installations qui ne sont au final que des « cibles douces », ce qu’on appelle des « cibles douces » en opposition aux « cibles dures », soit des cibles qui ne sont ni militaires, ni policières. Ça reste quelque chose que nous désirons tous éviter mais vous savez, dans le monde d’aujourd’hui, le terrorisme a démontré que le seul moyen de pouvoir attirer l’opinion publique est de s’attaquer directement au public. C’est une terrible vérité politique. Si vous êtes dans une situation où vous êtes obligés de vous rebeller, vous aurez à prendre cette décision, que la violence soit justifiée ou pas. C’est encore une fois, une décision individuelle. A quel niveau seriez-vous prêt à prendre les armes pour combattre la machine politique ?

Cela me fait penser à Hobbes qui disait que le peuple désireux de se rebeller a aussi besoin de quelqu’un pour lui montrer l’exemple.

C’est vrai, c’est très intéressant et on peut débattre infiniment là-dessus. Regardez par exemple Gandhi et tout ce qu’il a réalisé en Inde. Gandhi avait tout l’Empire britannique contre lui mais il a réussi à résoudre la population à le suivre et se révolter sans jamais utiliser la violence. Mais on peut toujours se poser la question : est-ce que le peuple avait une autre alternative ? Parce le peuple n’avait pas d’armes et aucun moyen d’obtenir des armes, personnes ne pouvait leur fournir des armes. Une autre situation, où les rebelles indiens auraient été armés, aurait pu finir totalement différemment. A l’époque les Indiens avait à peine des abris et pas d’armes, ils n’avaient aucun moyen de lutter contre l’Empire britannique donc, essentiellement, la résistance non-armée était leur seule option.

Donc vous pensez que la violence peut-être utile ?

La violence est toujours utile. Je suis désolé de dire ça mais c’est la manière dont fonctionne le monde. Il n’y a pas d’autre façon de dire cela. L’Histoire nous montre que la violence atteint ses buts et nous retenons ça de l’Histoire donc nous le répétons sans cesse. L’Ethique chrétienne n’a malheureusement que peu d’importance et peu d’impact sur le monde. Oui, la violence est toujours utile.

Quel est alors votre sentiment face à l’Eglise ?

En fait, je ne suis pas religieux donc je suis peu qualifié pour en parler. Je suis un humaniste et n’ai pas de croyances religieuses. En réalité, je déteste tous les dogmes. Je n’aime pas les extrémistes qui ne peuvent trouver que des solutions extrêmes à des problèmes. Et je trouve que les dogmes religieux sont aussi mauvais que les dogmes idéologiques ou les dogmes politiques. Il n’y a que la liberté qui compte. La liberté de penser ses propres pensées, ses propres idées. Qu’il n’y ait aucun groupe qui soit là à vous dire « tu dois faire ci, tu dois faire ça » sinon, on cesse tout simplement d’exister en tant qu’individu, on devient la part d’un groupe qui viendra toujours vous réclamer : « tu fais partie de nous alors tu dois faire ça ».

Propos recueillis et traduits par Daniel Dos Santos

[1] Joel Silver a déclaré qu’Alan Moore était content que le film se fasse.

[2] Le formidable l’Abominable Docteur Phibes (1971) sera suivi l’année suivante par Doctor Phibes rise again. Ces deux films encreront Vincent Price dans ces rôles de fou vengeur (dont Théâtre de sang en est l’exemple en 1973) et représenteront probablement la majeure influence de Tim Burton parmi les films de Vincent Price.

[3] « Une caméra peut rester sur quelqu’un pendant très longtemps et capturer une grande variété de sens et d’expression. Dans la bande dessinée, on doit utiliser cela mais le limiter car trop d’exagération et l’on sur-joue, mais pas assez et l’on sous-joue. » par ces mots, David Lloyd marque le fait qu’une caméra a le pouvoir d’arriver à une certaine harmonie grâce au passage du temps, faisant passer ses personnages filmés d’une émotion à une autre, alors que la limitation du roman graphique consiste à devoir précisément choisir les moments « justes » en omettant tout ce qu’il y a entre. La caméra peut capturer le temps que ne peut pas se permettre de capturer la bande dessinée.

[4] C’est en France (et donc en langue française) que le roman graphique Kickback, dernier en date de David Lloyd, est sorti tout d’abord en novembre dernier sous deux tomes, ce mois de mars est sorti en un seul tome l’intégral de Kickback, aux éditions Carabas . V pour Vendetta est édité aux Editions Delcourt.