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Déjà vu

  


 

 

« Le film d’action est à la recherche de cet absolu : au point d’apocalypse où tout se déstabilise, tournoie et se mélange, les énergies et matières (corporelles et mécaniques) ne forment plus qu’un : le corps chimérique du tout-mouvement. »

Stéphane du Mesnildo, « la Décharge » in Admiranda /Restricted N°11-12

 

Tout se superpose, aussi, et finalement, tout se remplace dans Déjà vu.

Car toutes les énergies et matières prennent conscience de la dualité du déjà-vu et de l’oubli qu’il insinue. Le motif du remplacement se trouve répété jusqu’à l’anéantissement total de la réalité du film, de son genre (le film d’action), de son économie du mouvement (le film se conclut par un arrêt sur image), pour finalement tenter d’oublier la critique politique agressive du film ou pour le moins l’adoucir et l’ouvrir vers un point de vue différent et un nouvel horizon.

 

Comment remplacer…

 

-les points de vue ?

Tout voir et tout entendre, c’est atteindre l’omniscience. C’est ce que les autorités gouvernementales enquêtant sur un attentat à la bombe annoncent comme la réponse à la question : que s’est-il passé ? On pense, bien évidement, au 11 septembre 2001. Comme dans Ennemi d’état, tout voir, c’est tout savoir. Alors, la technologie prend le relais. La solution : un arme de surveillance capable, pendant un continuel moment Présent, de tout voir, de changer d’angle, d’axe, à une vitesse variable (et dans les limites des capacités techniques de la découverte), capable en fin de compte de « replier l’espace sur lui-même ». Les répercussions seront alors une gigantesque superposition des points de vue comme des images, essayant d’obtenir « the big picture » et réalisant, finalement, un énorme travail de collage, superposition et surimpression. « The big picutre » remplace « the little picture ».

 

-les espaces-temps ?

Par la réactivité. Un espace-temps en influence un autre qui se mue définitivement et efface perpétuellement ses origines, créant un continuum temporel nouveau qui anéantit tout double possible.

Le spectateur est d’abord un double de l’acteur, à l’image d’une scène spectaculaire dans laquelle l’agent Doug Carlin (Denzel Washington) poursuit en voiture un criminel qui évolue dans le passé. Dans cette course avec le passé, se superpose l’image du passé à celle du présent par la vue subjective de Doug Carlin. L’inter-influence entre les images bouleverse toute définition classique du split-screen. Doug Carlin spectateur se superpose ensuite à l’acteur, et le remplacement a lieu : Doug Carlin n’a plus besoin d’examiner, d’analyste il est devenu un agent actif. La connaissance mène à l’action, la pratique remplace la théorie.

 

-les musiques ?

L’incipit est éloquent. Un ferry vibre au son des passagers mais deux musiques viennent déjà progressivement effacer ceux-ci. D’un côté, un groupe du musique sur le bateau entonnant gaiement Oh, when the saints puis de l’autre, l’autoradio d’un 4x4 placé dans le parking du bateau se déclenche et joue symboliquement le morceau des Beach boys Don’t worry baby. Montage parallèle entre des scènes de joie innocente et inconsciente et la curieuse voiture. Une poupée tombe à l’eau et tout bascule et se mélange. Don’t worry baby remplace Oh when the saints sur la bande sonore alors qu’à l’image nous voyons le groupe qui interprétait ce dernier morceau sur le pont. Le remplacement est unique et irréversible, comme la musique des Beach boys annonce le drame, le drame se produit. Explosion.

 

-les corps, les morts ?

La matière se définit non dans l’espace, mais dans le temps. D’un continuum temporel à l’autre (un soi-disant univers parallèle) la matière change et est remplacée. Ce remplacement des corps est ce qui provoque l’action. Tout d’abord parce que la quête de Doug Carlin est initialement celle de remplacer le cadavre de Claire Kuchever (Paula Patton) en corps vivant, puis de remplacer la matière (charnelle : les corps des victimes, métallique : les corps des véhicules) désintégrée dans l’attentat par une matière entière et totale.

Ensuite, parce que le présent influe sur ce qu’il observe, le passé. Alors, le présent n’est déjà que le remplacement d’un hypothétique univers parallèle. Concrètement,  cette inter-influence aura remplacé, dans le passé, Doug Carlin par son coéquipier (interceptant à la place de Carlin un message du futur, son coéquipier va prendre l’enquête en main et mourir à sa place), la voiture du criminel par celle de sa victime (résultant de la confrontation entre le coéquipier de Carlin et le terroriste, la voiture du criminel est hors d’usage et il sera forcé d’en trouver une nouvelle : celle de Claire Kuchever).

Finalement, remplacement des moteurs et déclencheurs de l’action et de la narration : Doug Carlin remplace Doug Carlin dans un seul et même espace-temps, le ferry intact remplace ses cendres, la vie remplace la mort, la mort remplace la vie : massacre du criminel, sacrifice du sauveur.

 

-les terroristes ?

« It’s not supposed to happen like this » nous dit le terroriste Carroll Oerstadt (Jim Caviezel) vers la fin du film, remettant étrangement en cause l’utilisation de l’appareillage technologique créé par le gouvernement.

Oerstadt se définit comme un patriote et semble insinuer, lors de sa première confrontation avec Doug Carlin dans un même espace-temps, sa connaissance des conséquences (nulles) de son acte. (Revenons un instant en arrière et l’Agent Andrew Pryzwarra (Val Kilmer) explique à Doug Carlin que la machine à voir dans le temps est utilisée pour la première fois pour cette enquête). Retour à la confrontation Oerstadt /Carlin et le premier prononce la phrase énigmatique « Satan reasons like a man, but God thinks of eternity ». Le gouvernement, comme Dieu et comme Oerstadt, n’aurait pas de connaissance limitée du temps. Le patriote et sa patrie possèdent donc une connaissance que seule une machine appartenant au gouvernement peut révéler. Serait-ce là un test gouvernemental ? Oserait-on insinuer que le gouvernement américain aurait commandité un attentat aux allures de 11 septembre pour apprendre paradoxalement à prévenir ceux-ci ? Que ce gouvernement se prend pour Dieu ? Qu’il compare l’homme dépourvu de ses connaissances à Satan ?

 

Retour, enfin, vers la pureté du sentiment après la dispersion, l’éclatement, et enfin l’explosion de l’individu. Comme dans Man on fire, Washington (au sommet de son art) n’est plus qu’un objet sacrificiel projetant vers l’être aimé l’évidence de ses sentiments ; au repos, il agît avec un je-m’en-foutisme si authentique que ses sentiments les plus profonds jaillissent à travers chaque action, chaque mouvement. Par l’action, le corps, trop-plein d’émotions cachées, se décharge (plutôt qu’il ne se fatigue) et s’exprime enfin. Le film – comme Man on fire ou Domino – est d’abord décharge émotionnelle ; l’action extrême et violente, jusqu’au sacrifice, est pour T. Scott l’unique façon (car la plus puissante) de dire « je t’aime ».

 

Daniel Dos Santos

 

 

 

 

 Réalisation

Tony Scott

 

 Interprétation

Denzel Washington

Paula Patton

Val Kilmer

Jim Caviezel

Adam Goldberg

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

13 décembre 2006

  


 

 

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