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The Departed :

The last waltz

vu par Florence Maillard

 

 

 

 

 

 


 

 

Le Grand Maso

 

De Infernal affairs à The Departed : du film de genre de Hong-Kong, efficace et racé, du duo d’acteurs efficaces et racés à un film de Martin Scorsese, donc (voir la toute première séquence qui mime platement le début de tout film scorsesien sur la mafia, autocitation explicite), mais dans une version singulièrement dégénérée, défigurée. Ainsi au Gimme Shelterdes Rolling Stones, ici réduit au fond sonore faiblard de la séquence d’introduction, succèdera sur la bande-son un morceau de metal d’une laideur assumée, et même revendiquée, tant elle est agressive. Liquidation du bon goût, autocitation et automutilation. On retrouve aussi le langage fleuri d’un Nicky Santorro, mais alors, jusqu’à la nausée. Pourtant ce n’est plus dans la logorrhée débordant un pathologique excès d’énergie (Santorro) mais de deux spéciales et nouvelles manières. Dans de sèches rafales d’obscénités réglées à la microseconde, d’une part. Vulgarité froide, clinique (Wahlberg, raie impeccable, tueur en chaussons antiseptiques, dératiseur), enfantillages et petitesse : formidable gag mesquin d’un majeur dressé. Dans des sortes de rots et de puérile jouissance d’autre part, onanisme croupi du beau parleur intoxiqué (Nicholson, bouffon vieilli). Où sommes-nous ? Fouraillant dans les noirs replis de l’univers de Martin Scorsese, Martin Scorsese voit refluer tout ce qu’il charriait de hideur grotesque. Comédie ?

 

Andy Lau et Tony Leung étaient absolument interchangeables. Très bien chacun dans son rôle, mais quand même interchangeables. Moi c’est l’autre, criait la mise en scène de ces destinées parallèles. Duo d’acteurs, duel au sommet, au service du genre et de l’unité de sa forme. Ici, Leo et Matt, le temps d’une séquence, arborent la même casquette. Soit. Mais le film ne cesse par ailleurs de creuser l’écart. Chacun des acteurs incarne quelque-chose du cinéma, du cinéma scorsesien peut-être - qui peut encore le dire ?, américain en tous les cas, chacun va son petit chemin jusqu’à sa fin, et quand tout s’entremêle, rien ne fait lien.

Voici donc les ci-devant Nicholson, grand-guignol de train fantôme dévalant la pente vers son devenir-Joker, en anti-esthète de la folie meurtrière. Mafieux délavé, en cravate léopard mitée - un détail ici pas plus laid qu’un autre. Nicholson à l’ancienne, celui des Corman, Hopper, Burton. Cabot en roue libre.

Di Caprio en héros tourmenté, égaré dans un mélodrame policier introuvable. Immense acteur tout simplement, à chaque plan. Complètement largué, aussi. Charisme, classe, classicisme (sous Tranxène).

Le cas de Damon est plus complexe : il est celui qui paye le plus lourd tribut au genre et à l’entreprise du remake. Il est aussi celui qui hérite des thématiques scorsesiennes. Il prétend assumer le paradoxe, endosse l’habit du menteur. En fait il s’efface, pour devenir une figure indéchiffrable, un tremblement derrière un visage atone. Jeu intérieur, il rentre tout, il rate tout finalement, drame de l’arriviste des rues. Performance de pointe.

Wahlberg, lui, fait des merveilles en petit connard juteux, dans un coin du cadre. Rendons-lui ici hommage, il est l’égal des trois autres. Et puis, à lui le dernier mot : à lui de tirer la chasse.

Si The Departed est une comédie, ainsi, deux seuls le savent, et encore ne s’agit-il pas de la même (Wahlberg/ Nicholson, le sec et le gras, le propre et le sale), un autre devrait s’en douter, qui préfère croire en la première séquence et demeure persuadé qu’on raconte là son histoire, son oedipe, son ascension et sa chute (Damon). Le dernier est décidément hors-jeu. Cette distribution inégale d’enjeux contradictoires aboutit à ceci : l’inextricable écheveau de l’intrigue n’organise pas la réunion, mais la solitude de chacun, solitude cinématographique, exil de personnages dans un agrégat bizarre de variétés de gris.

 

Le genre, et même le remake n’offrent donc à Scorsese rien d’autre et rien moins qu’une piste étonnamment dégagée pour un étrange ballet d’acteurs. Rien a priori ne tient ensemble, et personne n’est à l’autre ce qu’il paraît parce qu’au fond, personne ne joue dans le même film. Ce jeu du chat et de la souris, des masques et des doubles, bref des traîtres et des non traîtres, on l’a vu partout depuis Mission : impossible. Mais que ce soit dans le film de De Palma, dans Infernal affairs ou le plus récent The Inside man, il y avait cette idée que la réversibilité de tout s’accompagnait d’un possible jeu de cette réversibilité. Parce que le monde (filmique) est un, même si ses habitants sont multiples. Le cinéma comme terrain de jeu, esthétique, politique, ludique. Cinéma bulle, comme le sont les médias ou les hautes technologies. Forme contemporaine du cinéma à laquelle Scorsese tourne violemment le dos, avec ses décors cradingues et sans âge. Ici, le jeu n’est que farce et grimace. Le monde, lui, s’est évanoui, éclipsé par des formes absurdes et outrancières. Finalement, Nicholson a toujours su que Di Caprio était le rat (la taupe), il en est un lui-même. Il s’en fout, il se marre, d’ailleurs il ne sait faire que ça. Les microprocesseurs qu’il a refourgués aux Chinois étaient des prises électriques : la bonne blague.

Ecart de tout avec tout, grand brouet, film-soupe. Scorsese signe donc un remake insolent, pour ne pas dire malappris, qui se fiche bien de la superbe de son modèle. Son film sera laid, sanglant, rira jaune. Racisme rance, curés pédophiles, qui, pourquoi ? Un plan à la grue de trois secondes au milieu de nulle part : rien, Matt Damon monte des escaliers. Un pommeau de douche cite forcément Psychose : emploi fatigué de la citation usée. Si le film émeut parfois, ce sera clandestinement. Sentiments de contrebande, à vrai dire à côté de la plaque car la sombre ironie finit par tout emporter.

L’entreprise de Scorsese s’affirme nettement comme un jeu de massacre, avec son atmosphère de foire. Il y a une obsession qui ronge, un travail de rongeur. Le rat est brandi partout comme un sale emblème, une peste rongeuse auquel finit par s’identifier le travail du film tout entier, dans un dernier plan qu’on n’ose pas avoir bien vu. Il y a dans The Departed une curieuse, forcenée, morbide jubilation à liquider les figures qui auront justement incarné quelque chose au-delà du genre et de l’exercice du remake. En pure perte. Bang, bang, le sang du père indigne jaillit mollement par sa poitrine clownesque. Bang, la pureté de l’incorruptible éclabousse l’ascenseur. Bang, le gadget scénaristique de dernière minute est abattu aussitôt qu’apparu. Bang, la cervelle du gangster ultime se répand sur les murs de l’appartement. C’est l’heure du grand ménage. The departed : les défunts.

 

Film méchant, film ingrat. Film prodigue pourtant, parce que Scorsese réalise ici pleinement ce qui point depuis sa rencontre avec Di Caprio : la pure joie à diriger d’excellents acteurs, en fait les touts meilleurs. Le reste, est mort. The Departed est le revers monstrueux de The Aviator. Vaine est la recréation d’un âge d’or.

Scorsese vient de réaliser, avec cet autoproclamé dernier film hollywoodien, son film malade, petit ou grand. Un film sur lequel on se penche comme au chevet d’un moribond éructant, un peu effrayé, un peu dégoûté, plein d’attention, fasciné en fait par les secrets qu’il enferme et qui nous demeurent inaccessibles : sa mémoire qui s’effiloche/ le néant qui l’engloutit.

Mais qu’est donc The Departed ? Où vont les morts ?

 

Florence Maillard

 

 

Post-scriptum 1 :

Hypothèse. Scorsese se voit demander de diriger le remake de Infernal affairs. Recyclage, Hollywood à la poursuite du HK movie. Il y a de quoi être vexé. Le scénario entre les mains, Scorsese accepte et se frotte les mains.

C’est une histoire d’infiltration.

C’est l’heure pour le Maître de soigner sa sortie, de clore son œuvre hollywoodienne, de liquider les figures de son cinéma pour les rendre absolument irrécupérables. Peut-on se commettre avec les studios sans vendre son âme ? Problématique qui occupa, dévora toute la génération du Nouvel Hollywood. The Departed (titre original décidément singulier, défunts qui sont devenus, en français, ces infiltrés) proposerait ainsi une série d’équivalences simples : Matt Damon, personnage scorsesien au pays des studios (la police d’Etat). Prostitution dont il paiera fort le prix : une ascension fulgurante, qui dissimule une position intenable, illisible et nocive. Leonardo Di Caprio, corps classique (voir The Aviator) d’un vieil Hollywood encore intègre et inventif, victime indiscutable d’une lutte à mort qui de toutes façons cherche à l’enfouir à jamais, dans un hommage posthume. Nicholson : vieux briscard en voie de pourrissement, vivotant en marge d’un système qui l’obsède, trublion aigri, qui se repaît de la haine qu’on lui porte, quand sa rébellion à lui s’est depuis longtemps (depuis toujours ?) émoussée. Vieux Nouvel Hollywood, qui laisse aussi derrière lui sa quantité de morts et de fous. Wahlberg enfin : jeune loup des studios, hygiéniste, forcément vainqueur. Qu’y a-t-il de pire qu’un tel flic ? un flic de la télé, peut-être. Tirons un trait, la lutte est, depuis longtemps, terminée.

Triste histoire de parasitisme, sombre affaire de colonisation, d’où est bannie la notion d’un échange. Une notion qui, à rebours, se fait ardemment désirer.

 

Post-scriptum 2 :

Scorsese projette de se pencher désormais sur son passé avec De Niro, sur leur histoire commune, pour en tirer un film. Le dos grand fermé vers l’avenir, donc. Retour sur soi, et aussi amour des acteurs, qui sont les joyaux bien vivants de The Departed.

 

                                                       Article lié au sujet :

                                 The Departed : crépuscule édulcoré d'un cinéma

 

 

 

 

 

 

 

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