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Le Fabuleux destin de Désirée Clary
ou comment Guitry se proclame empereur
Quand les grands acteurs de l’Histoire deviennent les pantins de Guitry… préparez-vous à tout sauf à un film d’époque. Cette histoire de la fiancée de Napoléon qu’il quitta pour Joséphine mais ne cessa cependant jamais d’aimer balance joyeusement entre anachronismes et mascarade, rupture du contrat d’illusion avec les spectateurs et métadiscours. Car l’Histoire pour Guitry, c’est d’abord une histoire, et surtout son histoire. Il n’est pas étonnant que Bonaparte ait tant inspiré le cinéaste (il fait l’objet d’un autre film, réalisé treize ans plus tard), mégalomane dans son genre et despotique dans sa création. S’il manipule l’Histoire, il se l’accapare d’abord. Elle est là, dans ce grand livre dont il commente les pages, souverainement attablé comme à un bureau présidentiel. Vous êtes au cinéma ? C’est assurément dans le but de vous divertir, pour Guitry ; alors voyons ce que je peux faire pour vous, nous dit-il en substance… Avec une nonchalance assurée, le cinéaste se met donc en scène pour nous faire entrer dans l’univers qu’il nous réserve mais ne nous livre jamais qu’à sa guise. C’est donc l’histoire de Désirée Clary, mais somme toute ça en aurait pu être une toute autre… Et déjà, voilà que le film bifurque pour nous montrer, en parallèle avec l’annonce de la naissance de Désirée faite par son père à l’état civil, celle de Molière, dans un autre bureau, à une autre époque. La tonalité est donnée, et les passages d’une histoire à l’autre ne vont cesser d’être le grand amusement de Guitry tout au long du film. Les différents niveaux de récit s’imbriquent : il y a l’histoire du personnage joué par Guitry, qui est le conteur d’une seconde histoire, celle de Désirée Clary, histoire qui elle-même est intégrée dans la grande Histoire de France, et dont les répercussions seront considérables. L’Histoire n’est jamais que l’histoire d’une histoire, pour le cinéaste. Au beau milieu du film, il réveille encore un nouveau degré de réalité : celle du film en train de se faire, et nous présente tranquillement ses techniciens à l’œuvre, non sans les couvrir d’éloges au passage. Tiens ? Et si on en profitait pour lancer le générique ? Et voilà sans plus attendre les noms des comédiens qui défilent sur l’écran noir. L’Histoire, c’est les gens qui la font bien sûr, et Guitry, s’il aime à se faire le démiurge de ses personnages, leur laisse cependant une liberté d’action qui échappe jusqu’à la narration elle-même. Ainsi d’une séquence par épisodes, où la voix-off de Guitry résume l’enchaînement des faits passés lors de la séparation forcée de Désirée et son fiancé appelé aux ordres de l’armée. Tandis que la voix de Guitry raconte les échanges de lettres et les intrigues sentimentales, les images illustrant les faits surviennent avec un retard considérable, sans jamais coïncider avec le discours. Evidemment, le narrateur ayant pris soin de ne rien dévoiler qu’à demi-mot de la vraie nature du drame, nous sommes alors perdus dans ce décalage, devinant ce qui se trame sans en interpréter les contours dans cette cacophonie narrative. C’est là toute la virtuosité de l’homme de théâtre qu’est Guitry, qui a saisi les ressorts du montage cinématographique pour que s’exprime par les images ce que les mots nous taisent. Et d’ailleurs, que devient le langage aujourd’hui ? glisse-t-il, en passant, dans la bouche d’un de ses personnages. Tout se perd, on ne connaît plus la politesse, se plaint ce gardien de la place publique. Clin d’œil du cinéaste, pour qui dès lors, le langage devient l’instrument de l’irrévérence. Les lettres intimes sont lues à qui veut l’entendre en plein dîner, et finalement c’est la valeur même des mots qui s’estompe. L’officier Bernadotte est le plus représentatif de cette absurdité vaine des mots, lui qui, le bras tatoué de l’inscription « mort aux rois », est promu roi de Suède, et qui encore, officiant dans sa nouvelle patrie, n’a que faire de comprendre la langue dans laquelle il écoute pourtant les discours de ses sujets sans y rien entendre. La réalité au cinéma, ce sont les images qui la font, Guitry en est résolu. Il ne s’agit donc plus de grimer les personnages comme au théâtre. La solution ? Changer les acteurs en cours de route quand ils ne correspondent plus aux personnages qui ont vieilli au fur et à mesure du récit. Rien de plus naturel alors pour le cinéaste que d’interrompre l’intrigue, non sans une adresse d’une courtoisie toujours extrême à l’égard du spectateur, pour lui indiquer que Geneviève Guitry cède désormais le rôle à Gaby Morlaix, et que Sacha lui-même reprend celui de Napoléon à Jean-Louis Barrault. Une fois cette petite affaire réglée, l’histoire peut reprendre et se poursuivre. Cette fragmentation narrative rythme le film de manière originale, mais fait aussi figure d’auto-célébration du cinéaste pour son œuvre. Le spectateur est constamment arraché à l’intrigue principale pour mieux apprécier la valeur du divertissement qui lui est proposé, et l’attention qui lui est portée n’est qu’une hypocrite démarche pour l’y faire consentir au mieux. Si Guitry nous montre les ficelles de son grand jeu de marionnettes et de manipulation, ce n’est pas tant pour nous rendre complices que pour en tisser un beau filet, dans lequel il nous prend au piège de son film gigogne, et nous contraint à le suivre. La prétention n’est pas le moindre de ses défauts, et si hélas, il n’a peut être pas toujours l’ambition d’un Bonaparte à l’égard de ses films, car il faut admettre que celui-ci s’épuise vers la fin dans un retard inutile du dénouement au profit d’une exposition de faits successifs sans aucun ressort scénaristique, on saurait gré au fier Sacha d’être assez rusé pour nous prendre dans le vertige de son cinéma vaudevillesque et parodique. Son objectif n’était-il pas de nous divertir ? Reconnaissons-le, sa compétence en la matière n’est pas la moindre de ses qualités.
Suzanne Duchiron
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