« Droit à l’oubli » ou « Interdiction au souvenir » ?

1984 final 1

« Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous… ou  préférez-vous qu’on oublie tout ça ? »

La question du « droit à l’oubli » était condamné à surgir un jour où l’autre des bas-fonds du web 2.0.  Seulement voilà, il relève d’une dialectique contradictoire qui consisterait en premier lieu à masquer ou effacer une vérité rendue licitement publique. Ou pour le dire autrement, le « droit à l’oubli » refuse qu’internet ne soit totalement une banque d’archive illimitée, gratuite, et ouverte à tous.

Avant Internet, la presse et ses différents médias avaient accès à un nombre de personnes beaucoup plus restreint. Et pourtant, ces revues, ces bandes audios et vidéos se trouvent toujours dans quelque archive nationale, rendant accessibles des informations, photographies… sur diverses personnes qui certainement elles aussi ne revendiqueraient pas toujours aujourd’hui les propos d’antant.

Le « droit à l’oubli » serait-il plus un problème de média que d’information ?

Est-il seulement légitime de se poser la question du « droit à l’oubli » ? Ne représenterait-il pas au contraire un danger de réécriture de l’Histoire, mais cette fois-ci à partir d’une somme d’anonyme, c’est-à-dire une réécriture de l’Histoire, petit à petit, pas à pas, personne par personne ? Ne mènerait-il pas à terme, discrètement, à des dérives totalitaires ?

En réalité, le débat sur le droit à l’oubli soulève deux paradoxes primaires :

Le premier : le développement des médias et leur stabilité dans le temps, en plus d’être un important marqueur culturel, vise à palier à une mémoire humaine imparfaite, et ce depuis l’apparition du langage (dont le modus operandi d’Internet semble à priori tout à fait naturel et dans le prolongement de cette évolution naturelle). Donc le stockage de l’information est un processus naturel dont aucun homme ne devrait s’abstraire. Pire, cette abstraction pourrait être inquiétante puisque qu’elle prouverait presque, de fait, une culpabilité ou des remords de l’individu en question.

Le deuxième : l’idée d’un « droit à l’oubli » viendrait à considérer Internet comme un vecteur d’information diabolique, une sorte de « Big Brother » menaçant qui nous surveillerait. Alors même que le « Big Brother » de Orwell s’est servi de l’oubli comme moyen de contrôler l’Histoire et donc comme pouvoir absolu lui permettant d’installer une dictature totalitaire.

Mais aussi, il dégage un paradoxe secondaire, soulevé par Viktor Mayer-Schönberger, auteur du livre Delete : The Virtue of Forgetting in the Digital Age (Princeton University Press 2009) :

« Améliorer la mémoire a des avantages mais pose problème. Si nous, nous oublions ce que nous avons pensé, dit ou fait dans notre passé mais que d’autres, comme Google, ne l’oublient pas, alors Google a un pouvoir potentiel sur nous. Il vous connaît mieux que vous-même. Le pouvoir de l’information, comme n’importe quel autre pouvoir, sera exercé. »[1]

.

“I won’t forget about you”

Outre les problèmes législatifs, le droit à l’oubli soulève plusieurs questionnements métaphysiques.

Tout d’abord, celui de la définition de la machine enregistreuse et de sa mémoire. Comment peut-on les définir ? Et comment cette définition doit s’accorder à nos désirs ?

Evidemment, le problème du droit à l’oubli vise les serveurs Internet stockant les informations, de simples disques durs reliés à des PC, puisqu’il n’est question que de transmission d’information. Mais après tout, le « droit à l’oubli » concerne autant l’individu qui voudra effacer les traces de certaines données personnelles, que la machine qui les stocke. Ainsi, homme et machine seraient au même niveau mais pour des raisons totalement contraires. Une machine est omni-consciente, elle n’a pas d’inconscient. Elle n’oublie pas, elle efface. Et c’est bien là tout le problème du « droit à l’oubli » qui est avant toute chose, d’une bêtise sémantique effrayante. L’oubli est une faculté humaine tout à fait unique provoquant la synthèse et la conceptualisation. Effacer des informations, ce n’est pas élaborer une réalité humaine, mais détruire une vérité. Pour la machine, il n’existe pas de réalité, mais seulement la vérité de l’information (vérité de la présence de l’information, car cette dernière peut être un mensonge). Et l’on ne peut pas superposer une qualité humaine sur une machine incapable d’erreur, mais seulement de panne.

Daniel Dos Santos


[1] Viktor Mayer-Schönberger in Libération du 12 novembre 2009.

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