ENTER THE VOID – Gaspar Noé (2)

Focalisation : Zéro
Et soudain… le vide. On n’aurait pas pu rêver mieux comme titre, tant il reflète le contenu du dernier film de Gaspar Noé, qui s’attaque cette fois à l’espace inexploré entre la vie et la mort. Enter the Void est une sorte d’ovni de cinéma, un trip psychédélique au point de vue subjectif et omniscient, qui tout à la fois surprend, choque, fascine, mais –ce qui est bien dommage- dont le discours simpliste irrite aussi.
Ecarter d’emblée le film de Gaspar Noé comme sans intérêt, ce serait injuste. Le film vaut le détour ; que l’on aime ou que l’on déteste, ensuite, c’est une autre affaire.
La forme adoptée est bien pensée, originale ; elle donne sa cohérence esthétique, graphique, rythmique à tout le film. La caméra donne à voir le point de vue d’Oscar, jeune Américain habitant, ou plutôt vivotant, à Tokyo avec sa sœur, Linda. Plus précisément, la vision du spectateur est assimilée à la vue subjective d’Oscar (ses battements de paupières sont traduits par des noirs temporaires). Mais aussi, une certaine distance est introduite, lorsque la silhouette d’Oscar, vue de dos, occupe le centre de l’écran. Nous voyons toujours le monde selon son point de vue, bien que nous ne soyons cette fois plus directement à l’intérieur de son corps.
Enter the Void se veut « mélodrame psychédélique », selon Gaspar Noé lui-même. Pour le côté psychédélique, rien à redire, que ce soit les images de synthèses multicolores, abstraites, qui mangent l’écran comme un virus, rappelant les expérimentations des années 1920 ; ou encore les toiles qui jonchent la chambre d’Alex, « ami » et dealer d’Oscar, et de son colloc, le ton y est. LSD, DMT, les initiales pleuvent ; Oscar, comme le spectateur, est à la recherche de sensations fortes, d’une expérience unique, au péril de sa vie. On assiste aux deals faits avec des personnages peu recommandables (« you look like me », lance le dealer Bruno à Oscar, à qui il renvoie effectivement un reflet macabre qui fait froid dans le dos), dans des immeubles et des bars plus glauques les uns que les autres. L’ambiance est là, prenante ; c’est réellement une expérience pour le spectateur, que de se retrouver catapulté d’abord dans le corps d’Oscar –comme dans Being John Malkovitch, de Spike Jonze ; ou dans un autre registre, Le scaphandre et le papillon, de Julian Schnabel, notamment lors d’une séquence qui s’avère rêvée par Linda, pourtant tournée du point de vue de son frère !-, puis hors de lui, en même temps que la conscience de cet anti-héros, et même anti-personnage.
Car là est le cœur du projet, qui permet de parler de cinéma expérimental. Noé flirte avec l’évacuation du Sujet ; Oscar flotte, au sens propre, au-dessus de son propre corps, juste après sa mort. Il s’est fait tuer par des policiers japonais sans scrupules, au cours d’une scène forte. Combien de fois a-t-on eu l’occasion en tant que spectateur de faire l’expérience d’une mort si brutale, si inattendue, et pourtant d’une certaine façon réaliste ? Le joueur de jeux vidéo, lui, en est certainement plus familier, s’il est habitué des jeux FPS (pour first-person shooter, jeu de tir subjectif).
Comme dans le Psychose d’Hitchcock, Gaspar Noé ose liquider son héros à mi-parcours (au bout d’une demi-heure de film environ), physiquement du moins. C’est là qu’intervient la Focalisation Zéro, synonyme d’omniscience en littérature, qui permet à Oscar de s’affranchir des barrières physiques et de suivre chacun des personnages qui lui importent (cependant, bien qu’Oscar puisse se jouer des obstacles matériels, les choses nous sont toujours présentées de son point de vue, de manière essentiellement visuelle, et nous n’avons pas accès à la subjectivité des autres personnages). Noé défie bien les conventions du cinéma classique (ce qui n’est pas nouveau en soi, Noé évoquant lui-même Lady in the Lake, de Montgomery, tourné en 1946, pour l’idée du point de vue subjectif), comme les auteurs du Nouveau roman se sont élevés contre les Personnages et le récit traditionnel d’une histoire, avec des liens logiques, chronologiques. Dans Enter the Void, les transitions se font parfois par associations d’idées, mais le plus souvent de façon arbitraire, comme l’avait prédit Alex en présentant à Oscar ce qu’il se passerait après la mort. L’esprit d’Oscar traverse les murs, il n’y a rien qui lui soit inaccessible –c’est d’ailleurs frappant, lorsque par exemple, sa sœur Linda ferme la porte derrière elle et Mario, son mac. C’est pour cela que le film choque, dans son refus de la pudeur, de céder aux conventions du genre, qui tendent à suggérer plutôt que montrer. Noé nous montre tout, et même plus ; il satisfait la curiosité inavouée du spectateur voyeur, jusqu’à l’en dégoûter, et comme pour l’en punir (voir à ce titre le point d’orgue du film, véritable orgie dans un hôtel de passes, « Love », reproduction grandeur nature d’une des maquettes du colloc d’Alex –pouvant être envisagée comme métaphore de la création cinématographique).
Tokyo illuminée, et survolée, ressemble à un environnement de jeu vidéo, les critiques l’ont dit, comme la silhouette d’Oscar, vue de dos. L’esprit d’Oscar circule, au travers des tuyaux, dans l’espace, sorte de Spiderman désincarné, mais aussi dans le temps –sont fréquemment introduits des moments définis comme clés, la plupart traumatisants, de son enfance. La ville est marquée de signaux, de messages texte : « Enter », que l’on peut apercevoir du balcon d’Oscar et de sa sœur ; le bar glauque the Void, lieu terminal de la vie terrestre d’Oscar et à la fois début de son trip. Gaspar Noé n’a pas lésiné sur les détails sordides, l’esthétique high-tech, branchée, et, on peut le dire, vendeuse, de son récit. De la drogue, du sexe, et pas de rock’n’roll, malgré la bande-son hypnotique (signée Thomas Bangalter, membre des Daft Punk) et à part cette caméra qui vire-volte tellement qu’elle finit par donner le vertige. Si cela représente l’errance sans fin d’Oscar entre deux mondes, avant sa réincarnation, c’est sans doute réussi ; mais le tout aurait certainement gagné en intensité si au moins une demi-heure avait été coupée au montage (le film a déjà été raccourci, depuis sa projection l’an dernier à Cannes).
Ainsi donc, l’aspect visuel global est sidérant, le monde des junkies marginaux, des sex-shops est même, d’une manière paradoxale, poétisée… C’est une force pour le film, mais aussi l’une de ses faiblesses. On peut comprendre le parti pris de Gaspar Noé de sortir des sentiers narratifs traditionnels, de ses personnages mêmes, et ce choix plutôt expérimental est tout à fait louable. Mais à force d’être esthétisés dans leur pâleur, leur maigreur, leur aspect sordide, ces corps ne sont présentés que comme des marchandises, des objets –sexuels- sans âme. Les personnages sont vides. Cela est gênant, car du coup l’identification n’est qu’apparente. On connaîtra à peine plus Oscar et sa sœur Linda au bout de deux heures trente.
Ils ne sont que des fantômes de personnages, et se définissent sur le papier par deux ou trois faits décisifs. C’est de l’aspect mélodramatique que vient la déception. Le recours à un scénario déterministe et sans singularité plombe l’audace formelle de l’ensemble. Les réminiscences d’une enfance paisible, avec des parents souriants comme des marionnettes, un accident brutal certes tragique, qui est l’occasion de montrer avec complaisance encore plus de violence et de sang ; l’affection presque incestueuse qui unit le frère et la sœur, un pacte de ne jamais se séparer vu au moins dix mille fois au cinéma… Il est vraiment dommage que se superpose à l’errance à la fois trash et poétique un discours psychanalytique simpliste (en substance : « c’est parce que leurs parents sont morts tôt et qu’ils se sont retrouvés séparés à l’orphelinat qu’Oscar deale de la drogue et que Linda est devenue strip-teaseuse »). Enfant, Oscar voit dans l’entrebâillement de la porte ses parents faire l’amour, acte dont il se sent exclu, et moment constitutif dans la prise de conscience de la rivalité qui l’oppose à la figure du père chez Freud et Lacan. On pourrait ajouter les instants, plus intéressants, où Oscar prend en même temps que le spectateur davantage conscience de lui-même lorsqu’il se regarde dans le miroir ; ou beaucoup plus douteux, avec la réincarnation d’Oscar en nourrisson (le final un peu dérangeant est peut-être bien un de ses fantasmes les plus chers : être materné par sa propre sœur).
A un moment seulement, Oscar effleure du bout du doigt, peut-être, ce qui ne va pas, pour lui, sa sœur, et aussi pour le film, lorsqu’il demande à Linda : “What is your goal ? You should have a goal.” (« Quel est ton but ? Il faut avoir un but. »). Mais ces interrogations sont presque aussitôt laissées en plan, elles sont très vite évacuées par un récit qui se soucie bien peu de savoir si ses personnages ont une consistance ou ne sont que de simples figurines érotiques –c’est presque exclusivement comme cela que Linda est montrée à l’âge adulte. Il est vrai que plus tard, Linda finit par réagir en quittant son mac et en retrouvant Alex, qu’elle a longtemps rejeté, exprimant pour la première fois un sentiment de révolte contre sa déchéance vécue passivement.
Est-ce que la mise en œuvre d’un procédé original et captivant empêchait le déroulement d’un propos intéressant ? On aurait pu espérer que non. Malheureusement, comme bien souvent (voir Avatar, et surtout Alice), la beauté de la technique n’est que rarement accompagnée d’un contenu à la hauteur. Le rêve de tout cinéphile, et même de tout spectateur, ce serait de voir enfin conciliées l’audace esthétique et la subtilité du propos, aussi expérimental soit-il.
Claire Babany
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Lire ENTER THE VOID – (Gaspar Noé) : La position fondamentalement subjective du fantasme



Ce n’est pas parce la psychanalyse s’est emparée du thème sexuel que tout ce qui traite de sexe et de trauma a nécessairement un lien psychanalytique. Il faut bien comprendre que la psychanalyse n’a pas le monopole du sexe.
Ta vision de tout ce qu’il y a de sexuel dans le film est aussi entièrement factuellement erronée:
1/ Il n’y a pas de sex-shop dans le film.
2/ Linda est strip-teaseuse pas prostituée, elle n’a donc pas de mac.
3/ Et enfin les Love hotel ne sont absolument pas des hotels de passe !
C’est ce dernier point le plus important car il est symptomatique d’une vision tendancieuse. Dans le film, on n’explique jamais ce que c’est qu’un Love hotel. Ce qu’on voit, ce sont des gens qui font l’amour dans chacune des chambres. L’établissement étant une structure commerciale (un hotel), bam, on en déduit que cela a un rapport étroit avec la prostitution. Le fait que les gens qu’on y voit sont des personnages que l’on a rencontré et qui ne sont pas des prostitués (mais là est peut-être ton erreur, en retrouvant les strip-teaseuses dans l’hotel tu as peut-être déduis qu’elles étaient prostituées, mais il n’y a rien de factuel là-dedans, nous sommes dans le fantasme du personnage) peut-être imaginé comme une déformation due au fait que nous sommes dans le fantasme du personnage.
Un Love hotel, ce n’est pas du tout ça, la société japonaise étant tout de même très stricte, ce serait assez impensable. Mais la beauté de la chose, c’est que ton interprétation est totalement cohérente, seulement elle ne se base que sur tes propres projections.
Mais c’est une idée qui revient souvent, cette idée que le film a une sexualité obscène (on lit ici ou là que Linda lève la jambe pour qui veut d’elle…), ne prône que sexe et drogue… et est donc idiot ou simpliste. Donc toi, ici, tu es bien plus timorée, mais moi je trouve carrément malsain de dissocier le sensoriel de l’intellectuel. Pire encore de se dire que d’emblée, sans plus d’explication, le sensoriel équivaut à la forme et l’intellectuel au fond.
Procès d’ailleurs qui est plus souvent évité pour les frères Dardenne, Gus Van Sant, Bruno Dumont, Vincent Gallo… (mais qui revient trop souvent encore notamment sur ce dernier). Il n’empêche que pour moi ils font partie des plus grand cinéastes vivants. Et Noé en tête.
Vision erronée ? En tout cas je n’ai pas la prétention de faire de ma vision comme tu dis la seule explication objective possible, mais une piste d’interprétation. Comment une vision peut-elle être erronée, dans la mesure où elle est argumentée, et je ne trouve pas que tes réfutations factuelles comme tu le dis soient entièrement satisfaisantes. Noé, en semant des indices, visuels, atmosphériques, renvoie selon moi bien à un univers ultra sexualisé, et retrouver incidemment ces strip-teaseuses toutes ensemble dans un hôtel n’interdit pas d’interpréter leurs actes d’une certaine façon, peut-être pas comme Noé l’aurait voulu -puisque tu sembles détenir le monopole de l’interprétation, ou en tout cas de ses intentions-, mais d’une manière libre et subjective, d’après les indices qu’il a semés, ce qui je crois est permis au cinéma ! Si effectivement Linda n’est pas une prostituée au sens propre du terme -et je te le concède-, elle se prostitue selon moi d’une manière ou d’une autre, même si elle n’en prend entièrement conscience que tardivement, en se livrant à cet homme (et à cet univers) qu’elle n’aime pas par facilité puis pour le confort matériel qu’il lui offre. Quant aux éléments psychanalytiques, ils sont d’après moi bien présents, et pour le coup les quelques scènes que j’ai citées en exemple laissent difficilement place au doute. Et je n’accuse pas le film d’être simpliste à cause des scènes sexuelles, qui ne m’ont pas dérangée en elles-mêmes, mais je maintiens qu’elles ne sont malheureusement pas associées à un propos consistant. Enfin, j’accepte évidemment toute critique, à condition qu’elle soit avant tout constructive et les attaques ad hominem et le ton que tu adoptes me semblent déplacés, en tous les cas j’en fais personnellement une question d’éthique de ne pas moi-même m’exprimer sur ce ton.
Oui, pardon, c’est vrai, là je confondais vision et interprétation. Après j’essayais de pointer justement le fait que tu parlais de choses qui ne sont pas dans le film et que tu fais des assimilations, qui justement sont des interprétations subjectives, des considérations éthiques (comme le fait que Linda serait une pute, peut-être pas littéralement mais tout de même ça rentre dans ta définition personnelle) et que tout ça n’est pas formulé dans ton texte comme tel.
C’est ça qui est intéressant avec le film, il renvoie chacun à sa propre subjectivité (si on simplifie on pourrait dire que nous sommes sujet de ce que nous disons du film). Sauf que personne jamais ne l’assume. (en gros, dire: le comportement de Linda, c’est pour moi le comportement d’une pute…). Aussi, il y a moins de strip-teaseuses dans le Love hotel que de « non-strip-teaseuses », alors oui, je persiste à croire que tu n’as pas posé les questions vraiment intéressantes: pourquoi c’est cet aspect-là qui guide mon interprétation ? Pourquoi c’est pour moi l’élément marquant qui me semble fondateur ? Ce qui dans ce cas précis renvoie à la propre sexualité du sujet.
Tout ça est d’abord profondement idéologique donc.
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#44 – Hiver 12
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