Home » Cinéma, DVD/video

Entre les murs

Vanessa SYLVANISE15 juillet 2008 1 329 views No Comment

entre-les-murs-2

Pour justifier le choix du jury qui lui a attribué la Palme d’or, Sean Penn président du jury du dernier Festival de Cannes, a argumenté et qualifié le film Entre les murs de « magique ». Consécration appréciable, d’autant que cela faisait maintenant 21 ans qu’un film français n’avait pas remporté la Palme.  De quoi être fier de notre cher  cinéma français  mais gardons nous toutefois de nous  en étourdir et observons ce que le dernier film de Laurent Cantet, à mi chemin entre fiction et documentaire, a su révéler de ce qu’on appelle  la « magie » du cinéma.

Adapté du Roman du même nom de François Bégaudeau, « Entre les murs » met en scène François Marin (joué par François Bégaudeau lui-même, qui a d’ailleurs été enseignant), prof de français d’une classe de 4e, dans un de ces collège dit « difficiles » (le collège Françoise Dolto dans le 20e arrondissement de Paris) et son quotidien de prof pendant toute une année scolaire. Jusque là pourquoi pas, seulement au fur et à mesure une force s’impose,  François, loin de constituer le personnage « principal » du film, le centre, apparaît du moins comme un fil conducteur (le lapin blanc). Le centre, le cœur du film c’est le collège, l’école : les murs de l’établissement, salle de cour, salle des profs, couloirs, coure de récréation, mais aussi et surtout  les élèves, les professeurs, le proviseur, les parents d’élèves, personnel d’administration, les femmes de service,  tout ce petit monde, cette petite société qui  le compose.  Revenons au titre « Entre les murs », et suivons le lapin blanc : tout le film excepté les premières minutes où l’on découvre pour la première fois François  dans un bar en face du collège, le jour de la rentrée des professeurs, buvant un café nerveusement avant de s’y engouffrer, se déroulera dans l’enceinte de l’école. Le rapport à l’extériorité sera donc resserré, condensé dans cet espace fermé,  dans lequel les êtres parqués dans une intimité forcée (et chacun se devant d’assumer son rôle), s’efforceront de cohabiter. C’est du choc de ces confrontations, et du réalisme patient avec lequel il sera filmé que surgiront la force et l’énergie de ce film. De l’alliance de la fiction et du documentaire que le réalisme s’imposera. Malgré l’embarras régnant autour de tels sujets, l’éducation, l’autorité, la jeunesse indocile dans les milieux « difficiles », l’immigration, les non-dits de l’histoire et les failles du système en rapport à ces questions, où  préjugés et clichés sont susceptibles de déferler en masse, le film aborde « le tout »  sous un angle intelligent, dynamique, celui de la proximité, et de la transparence au réel.  Exit la mièvrerie et l’entassement, ici la caméra n’est pas un œil qui juge, ou s’apitoie mais une fibre sensible, limpide qui retranscrit ce qu’elle voit : réalités multiples et souterraines composant le réel.  La temporalité du film qui est celle du documentaire, fait transparaître les tensions qui s’entassent du quotidien et investissent chacune  des relations de prof à élèves, d’élèves à prof, de prof à prof, avec ce que chacun porte en lui  de devoirs, de potentiel, d’impuissances, de violence. On pense notamment à la scène de l’altercation avec Souleymane (Frank Keïta), celui-ci explose alors que quelques minutes avant le prof excédé avait lâché un « pétasses » qui avait déjà mis le feu aux poudres. Là intervient la fiction, le travail de l’intrigue, l’orchestration du réel, qui le fait éclater. Le style documentaire provient aussi (comme souvent chez Cantet), du fait que les acteurs  soient pour la majorité non professionnels (parfaits dans leurs costumes) et de ce que chacun jouent son propre rôle.  Et la caméra allant au plus près des visages, des voix,  fixe l’empreinte et l’unicité des personnalités. Dans les scènes de cours par exemple particulièrement réussies,  du prof aux élèves, avec souplesse la caméra sur tous les fronts suit la spontanéité des échanges, vifs, virulents, où chacun, François, les élèves semblent s’être engagé à disputer à l’autre la primauté de la parole, dans un lutte à qui aura le dernier mot.  En ressort des scènes comiques, parfois gênantes, dans tous les cas vivantes où le réel est représenté dans toute sa splendeur. Laurent Cantet dit avoir utilisé dans ces scènes, 3 caméras l’une  sur le professeur, les 2 autres mobiles  sur les élèves et à leur hauteur. 3 caméras HD. De là surgit  une netteté, une clarté désopilante : un bras levé vient barrer les visages de Koumba (Rachel Régulier) et d’Esméralda (Esméralda Ouertani), la caméra surprend hasardeusement un visage endormi, le désintérêt flagrant dans la physionomie de l’élève, au fond ou au 2e rang. Les confrontations, les altercations, l’ennui, l’humiliation, la timidité : le réel en fin de compte, qui amène le spectateur adulte à faire un bond vertigineux de quelques dizaines d’années en arrière et le renvoie à l’élève qu’il a été, ou qu’il est encore pour le spectateur adolescent. Et la langue, dont il est fortement question, cette fameuse langue française que les élèves détournent à souhait, par automatisme, et qu’ils imposent et opposent là, en proie à des enjeux qui les dépasse,  à  celle  académique du professeur, triomphante, se voulant autoritaire.   La réalité de la langue comme barrière, comme obstacle faisant échouer les liens parents/professeurs : échec flagrant lors du conseil de discipline de Souleymane, sa mère parlant dans sa langue d’origine face à des professeurs mal à l’aise dans la mission qu’est la leur de juger de l’avenir d’un adolescent, décontenancés par l’incompréhension et l’impasse.  Le style documentaire installe le réel. La fiction le réhausse et  fait atteindre au film cette « magie », cette générosité  qui reproduit l’ordre et le chaos.  Entre les murs, établit le pont entre les cultures et les générations, livre un peu de cette révolte adolescente qui interdit de baisser les bras. Et nous montre que le cinéma français loin de stagner est capable de se  renouveler, parce qu’il explore tous les aspects de la réalité culturelle, libère et interroge des thèmes universels et dans son désir de rendre compte du réel, est au plus près de ce que l’on nomme l’ « actualité ».

Vanessa Syvanise

1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (No Ratings Yet)
Loading ... Loading ...

Comments are closed.