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Exilé
Il parait que c’est le 42ème film de Johnnie To. Et pourtant il se dégage de ce film une sorte de fraîcheur, une certaine légèreté et une absence de prétention digne d’un débutant doué. Le prolifique cinéaste hongkongais ne verse pas dans la lourdeur, le déjà-vu ou le bâclé, ni ne s’étouffe dans une trop grande ambition. Bien au contraire, Johnnie To connaît l’art de la juste mesure et il a opté avec Exiled pour la simplicité de la trame narrative qui le laisse alors libre d’exercer avec brio son inventivité et de développer son esthétique cinématographique. C’est un film de gangster plus qu’un film policier, puisque pour tout agent de l’ordre n’intervient qu’un seul fonctionnaire corrompu, qui, à quelques heures de la retraite, est tout disposé à laisser la pègre s’entretuer sans mot dire. Et pourtant, faire justice est tout l’enjeu du film. Au royaume de l’honneur et de la loyauté, le grand boss, Jay, a exigé de ces hommes qu’ils éliminent l’un des leurs qui a cherché à le tuer. Pas de chance, les quatre disciples chargés de la mission préfère Judas - qui répond au simple prénom de Wo - au patron, et entraînent le condamné en sursis dans un dernier coup pour assurer l’avenir de sa femme et de son enfant. Si le film débute sur la femme de Wo qui berce son bébé, c’est que toute la tragédie s’articule autour de lui. Son cri vient rappeler les hommes à la réalité après la première scène de fusillade, dans l’appartement de la petite famille. Son image fait aussi écho à l’amitié d’enfance qui lie les cinq truands. Et c’est le seul finalement qui doit vivre, et sur lequel sa mère, pourtant hardie à la gâchette, ne parvient à tirer.
L’enfance, nos cinq compagnons n’en paraissent à peine sortis, à voir tant leurs parties de rires et leurs chahutages que leur promptitude à passer d’une situation à l’autre sans ciller, à prendre les choses comme elles viennent et à suivre avec nonchalance le cours des évènements. Très vite, ils prennent le parti tirer leur sort à pile ou face devant chaque décision à prendre. Et pourtant, nos hommes sont loin d’être portés au désengagement et leur sens de la responsabilité professionnelle n’a d’égale que leur loyauté en amitié. Toute la légèreté et l’humilité du film de Johnnie To se retrouve dans celle de ces personnages, sérieux sans se prendre au sérieux, qui tirent juste et précis sans en faire tout un cinéma. Car le cinéma, pour Johnnie To, ne consiste pas à nous assommer de moult bastonnades tonitruantes, mais au contraire, à nous faire prendre la mesure de chaque balle tirée. Il s’agit pour cela de faire grandir la tension dramatique en retenant le plus longtemps possible le moment de la libération de la violence. Pour cela le cinéaste connaît les ingrédients : inserts sur la main qui éjecte nerveusement la cendre d’un cigare, décadrages, gros plans et action ralentie. L’attention est retenue sur les mouvements de chacun des hommes, qui se positionnent comme sur un plateau de jeu, lorsque la vue plongeante de la caméra en surplomb laisse apparaître les bandits comme des pantins manipulés ou des gladiateurs entrant malgré eux dans l’arène. La bande-son très travaillée vient parfaire le numéro en offrant une musique instrumentale décalée qui vient accroître le malaise tout en participant d’une jouissante et fébrile excitation.
Mais plus brillantes encore sont les scènes d’action, qui, par la caméra de To deviennent de véritables ballets de danse. Exploitant merveilleusement l’espace, le cinéaste met en scène ses fusillades dans des lieux qui semblent tout droits sortis d’installations artistiques conceptuelles, à l’exemple de cette séquence chez le médecin, où les tueurs entreprennent une invraisemblable chorégraphie parmi de longs rideaux dont les déploiements orchestrent leurs apparitions et leurs disparitions. Tout le film se développe sur le mode de la légèreté, et dès que les cinq compagnons entrent en action, la loi de l’apesanteur semble défiée. Une porte tournoie sur elle-même dans les airs pendants plusieurs secondes sous les coups de feu, comme une feuille morte est chahutée par le vent, tandis qu’une table est retournée comme une crêpe sur un simple geste d’agacement. Même une malheureuse canette ne peut plus toucher le sol dès lors que nos héros sont là. La fluidité et la dimension aérienne de la mise en scène entre naturellement en harmonie avec l’alternance des scènes d’actions et de séquences plus apaisées. Ces dernières méritent d’ailleurs toute l’attention qu’il se doit de porter à un éclairage sublime, et des cadrages très travaillés dans des décors souvent dépouillés. Car To n’a pas besoin d’user d’artifices pour combler des supposés vides narratifs. Il profite au contraire de ses plages de « respiration » pour développer la psychologie de ses personnages et leur donner une profondeur inattendue. Maîtres de la voltige, les mafieux se laissent en fait porter au gré du vent, et il suffit parfois d’un souffle pour les faire changer de direction. Partis pour tuer leur complice Wo, la première fusillade n’ayant réussi qu’à transformer une porte en feuille morte, les comparses décident en conséquence d’aider Wo à emménager dans son appartement, et bricolent et cuisinent alors avec la même aisance et la même application que lorsqu’ils tuent leurs ennemis. Consciencieux dans tout ce qu’ils entreprennent, tous leurs faits et gestes sont accomplis avec la même intégrité, et cette séquence quasi-inaugurale va permettre de relativiser toutes les tueries qui vont se succéder dans le film par leur faute. « Où l’on va maintenant ? » s’interrogent-ils à plusieurs reprises dans le film. L’essentiel est d’avoir une occupation, un but dans lequel s’engager tête baissée…, et bouteille à la main. Et c’est toujours avec le même cœur à l’ouvrage qu’ils s’embarquent dans les pires situations, avec la même naïveté que celle dont le plus âgé d’entre fait preuve lorsqu’il répond au téléphone à son boss qui veut sa peau, au lieu de fuir à jamais. Homme de mains corvéables à merci et pourtant visiblement bons par nature, on n’a d’autre choix que de sourire avec eux au terme de ce film, où gisants au milieu d’un épouvantable charnier dont ils sont les auteurs, les héros succombent dans la joie du devoir accomplis, et de la justice réparée.
Suzanne Duchiron
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Réalisation Johnnie To
Interprétation Anthony Wong Chau-Sang Nick Cheung
Origine Hong-Kong
date de sortie 11 juillet 2007
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