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La fille coupée en deux

  


 

 

J’imagine que l’idée est bête et simple, mais j’ai coupé mon texte en deux.

 

PARTIE I : Quelques faits généraux

 

Si le fait divers du meurtre du banquier Edouard Stern avait retenu mon attention, j’avoue que c’est en partie à cause de la grande beauté de l’inculpée, Cécile Brossard.

L’affaire remonte à février 2005 1. On retrouve à Genève le corps sans vie du grand financier Edouard Stern, 38ème fortune de France et ami intime de Nicolas Sarkozy, assassiné de quatre balles de pistolet, et recouvert d’une combinaison en latex SM. La principale suspecte, la maîtresse de Stern, Cécile Brossard, jeune femme habitant les Yvelines qui pratique la sculpture sous le nom d’artiste de Cescils, avouera le meurtre en rentrant d’Australie où elle s’était réfugiée.

A l’époque, je m’étais dit que tout ceci constituait un joli sujet de film policier. Et puis à Cannes en mai dernier, j’ai vu Boarding Gate, thriller pénible d’Olivier Assayas qui affirme s’être précisément servi de ce fait divers comme point de départ de son scénario. Alors je m’étais dit que ce n’était pas une si bonne idée que cela, et que je m’étais trompé.

Puis arrive Claude Chabrol, qui avec La Fille coupée en deux s’inspire de l’assassinat de Stanford White en 1906 à Manhattan, célèbre architecte séducteur tué par l’époux de sa maîtresse du moment, Evelyn Nesbitt, une petite actrice de music-hall. Les thèmes me semblent assez proches du fait cité précédemment, notamment la fascination que peut exercer une personnalité du monde de la finance, des affaires ou de l’art rencontrant un fort succès, sur la personne d’une jeune femme n’appartenant pas au même milieu social.

Les rapports de classe, et notamment les petits travers et grands pervers de la bourgeoisie, sont à première vue ce qui a souvent intéressé Chabrol au cinéma, et ce qui l’a possiblement porté à adapter cette histoire à l’écran. La satire des grandes familles françaises était déjà l’affaire de L’Ivresse du pouvoir l’an dernier, plongée comique dans le panier de crabes des hommes politiques parisiens. C’est aussi la meilleure partie de celui-là, où Chabrol malicieux caricature de bon cœur.

Dans La Fille coupée en deux, l’angle proposé par Chabrol double curieusement le personnage masculin. D’un côté, l’écrivain à succès Charles Saint-Denis, joué par un François Berléand bovin et sans grâce, dont on imagine mal le potentiel de séduction. De l’autre, le fils de bonne famille Paul Gaudens, personnage hitchcockien assez absurdement tenu par Benoît Magimel, qui finit pourtant par amuser beaucoup. Au milieu, une jeune présentatrice météo interprétée par une Ludivine Sagnier pas tout à fait à l’aise (en disant cela, je me dis que le gros défaut de La Fille coupée en deux, c’est d’abord son casting).

La « cible » du personnage féminin est donc double, et provoque son déchirement (amoureux, social), comme se charge de le rappeler le titre et la dernière séquence, jolie mais très métaphorique quand même et surtout très gratuite. C’est cela en fait, peut-être, l’originalité du film, qui ne montre pas en ce personnage féminin une vamp ou une victime, mais juste une fille partagée (partagée d’ailleurs physiquement lors d’une scène de gang-bang que Chabrol, pudique, protège par une ellipse). Le mystère du scénario de La Fille coupée en deux est d’avoir fait de ce personnage une « fille publique », puisque présentatrice météo connue à l’échelle nationale. Il aurait mieux valu en faire justement une fille en demande, une fille de tous les jours car son rapport aux deux milieux qu’elle fréquente (la grande bourgeoisie/ le petit monde de l’art) n’est pas assez caractéristique, pas assez puissant.

Ecoutons finalement ce que nous disait Jean Renoir du personnage de la vamp (dont le personnage de Ludivine Sagnier se rapproche et s’éloigne), qui inspirait et continue d’inspirer les créateurs du film noir, afin d’en tirer pour l’avenir quelque enseignement 2 : 

« Tout ça c’est la faute à ce bourgeois faux artiste que fut Alexandre Dumas fils et à son insupportable personnage de La Dame aux camélias.

Bref, cette image de la « vamp » est tout à fait fausse. J’ai connu des « vamps » dans la vie, des vraies, des femmes qui avaient brisé des ménages et croqué des millions. En général, c’étaient des petites femmes, pas très jolies, pas très intelligentes, mais simplement douées pour ce métier et surtout qui avaient travaillé la question. La géniale improvisation, le charme d’un esprit primesautier, les dons que la nature a dispensé à un être d’élection sont peu de chose contre la pratique honnête et rigoureuse d’un métier appris. Et être « vamp », ça s’apprend.

Ça consiste d’abord à être aimable avec les hommes, alors qu’au cinéma on nous les montre toujours lointaines et insupportables ; ça consiste à savoir dormir quand l’homme veut dormir, rire quand il veut rire, se coucher quand il veut se coucher, avoir faim quand il veut manger, ne pas avoir faim quand il a mal à l’estomac. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, ni les hommes avec des rebuffades !

Mais ne trouvez-vous pas que la littérature et le cinéma pourraient marquer une pause en cette matière et nous fiche un temps la paix avec ce personnage fatal et artificiel.

Assez de vamps prétentieuses et décharnées ! Qu’on nous montre donc un peu de ces braves filles avenantes et familières, le corsage éclatant de santé, les joues fendues d’un sourire populaire et sympathique. »

 

 

PARTIE 2 : Réactivation de la politique des horreurs

 

Cependant, ce nouveau Chabrol nous donne l’occasion de revenir sur un concept développé lors de la sortie de Lady in the water de M.Night Shyamalan, et repris récemment sous le nom de politique des non-auteurs. 3

Je me suis proposé, de mon côté, d’avancer le nom de politique des horreurs pour appeler et dénoncer l’attitude critique consistant à défendre un film quelle que soit sa qualité au nom de son auteur. Position remontant évidemment à la nouvelle critique française des années 50, hommage nostalgique, anachronique et révolue selon nous.

En effet, si j’aime Le Village et tous les autres films de Shyamalan, mais que je m’aperçois que son dernier film, Lady in the water, est loupé, quelle bizarrerie peut-elle me passer par la tête en affirmant malgré tout que, le film reflétant l’auteur, celui-ci est à défendre ? D’une part des convictions exposées par François Truffaut (lors de la sortie du Ali Baba et les 40 voleurs de Jacques Becker) et ses collègues de l’époque, d’autre part la volonté de se conformer à ce qu’on doit bien appeler un modèle critique. Ce modèle est dangereux, car s’il fonde la politique des auteurs, qui aura une influence indéniablement positive et vivifiante sur la production, la distribution, l’exploitation, et jusqu’aux festivals de cinéma et éditions DVD, il répercute des habitudes conformistes, asphyxie l’esprit de curiosité, de découverte, et finalement endort l’esprit du critique et du spectateur.

« Un film de… » : cette notion est-elle seule critère de qualité ? Je ne crois pas, et je crois que c’est aussi faire injure aux auteurs de considérer d’emblée que leur nouveau film est bon, ou de qualité, ou digne d’intérêt, eux qui précisément tentent, essaient, s’aventurent à chaque coup dans des terres vierges, recherchant des parties d’eux-mêmes qu’ils ignorent encore. Et pas forcément pour le meilleur, parfois, car cela fait partie du jeu.

Les grands artistes sont aussi de grands curieux, et de grands aventuriers. C’est pourquoi la politique des auteurs, qui a eu son importance, et a pendant une certaine période aidé sans aucun doute le cinéma mondial, a aujourd’hui fait son temps. C’est presque, donc, par respect pour elle, qu’il faut l’abandonner aujourd’hui. L’heure est aux regards neufs, aux expériences audacieuses, aux tentatives, et finalement au hasard de l’art. Et tant mieux si ces beaux films sont faits par les Maîtres. Mais ne les applaudissons pas les yeux fermés.

C’est en vertu de cette attitude qu’on souligne les grandes faiblesses et les petites imperfections du nouveau film de Claude Chabrol.

C’est aussi dans cet esprit que nous serons amenés, dans l’avenir, à aborder les films de cinéma, à apprécier les œuvres des créateurs, et à aimer leurs auteurs.

 

Mikael Gaudin Lech

 

1. Deux livres ont été publiés suite à cette affaire, un roman (Le fils du Serpent, vie et mort du banquier Stern, par Airy Routier, Albin Michel, 2005) et surtout un livre d’enquête journalistique (Mort d’un banquier : Edouard Stern, les dessous d’un assassinat, par Valérie Duby et Alain Jourdan, Privé, 2006).

 

2. Article Assez de « vamps » !, dans Les mercredis de « Ce soir », 24.6.1937, tiré de Ecrits 1926-1971 de Jean Renoir, éd. Pierre Belfond.

 

3. in Stardust Memories n°18, avril 2007, "Le comeback, l’œuvre idéale ou la politique des non-auteurs", par Daniel Dos Santos.

 

 

 

 

 Réalisation

Claude Chabrol

 

 Interprétation

Ludivine Sagnier

Benoît Magimel

François Berléand

 

 Origine

France

 

 date de sortie

8 août 2007

 

 

 

 

 

 

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