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Gilles Marchand – Interview (L’Autre Monde)

14 novembre 2010 One Comment

Partie 1 : Un jeu avec la mort

 

J’aimerais que vous me racontiez un peu comment vous avez eu l’idée du film, ça m’a fait pensez au jeu Second life qui est sorti il y a quelques années ?

Comment j’ai eu l’idée d’entremêler d’une certaine manière le jeu de type Second life ? Moi quand j’ai découvert Second life il y a quelques années effectivement, à la fois par curiosité et pour m’amuser j’ai créé un avatar sur le jeu. J’étais troublé, d’une forme de… Comment dire… j’ai senti que ça recoupait des choses qu’on pouvait connaître dans la vie et qui me paraissaient troublantes. Enfin que c’était des situations qui pouvaient générer des choses troublantes dans une histoire. C’est un peu compliqué de raconter exactement ce que ça produit dans la tête mais j’ai le sentiment que pouvoir aborder des gens derrière le masque d’un avatar était quelque chose qui libérait des choses dans l’individu, et qu’en même temps comme dans un  bal masqué on ose des choses qu’on n’oserait peut-être pas à visage découvert, on parle de soi différemment. Il y a tout cet aspect là qui m’a m’intéressé et j’ai eu l’idée de me dire : au fond peut-être qu’on pourra raconter une histoire qui se passe à la fois dans un jeu en réseau et dans la vie de tous les jours. L’idée que le film soit comme ça un mélange d’animation et de prises de vues réelles m’excitait presque plastiquement comme quelque chose qui pouvait être à la fois sophistiqué et assez brut. Qu’on passe d’une séquence en plein cadre dans le jeu, d’un film d’animation, à une autre séquence du film normal… La question de savoir si le spectateur pouvait s’identifier au personnage et à l’avatar de ce personnage comme une continuité m’excitait, m’intéressait. L’idée de me dire au fond est-ce que l’histoire est assez prenante pour que, d’une certaine manière elle ne soit peut-être qu’une histoire mais dans deux mondes très différents ?

Pour parler d’un des thèmes qui est celui du masque dans Second life, je voudrais faire le parallèle entre L’Autre Monde et Chatroom. Moi, je préfère la mise en scène de L’Autre Monde parce que justement il y a ce double jeu entre le personnage réel et l’avatar qui n’est pas le personnage réel. D’ailleurs le personnage principal choisit un avatar qui n’a même pas la même couleur de peau que lui, et il agit différemment il se cache derrière lui, alors que dans la vie réelle il est beaucoup plus naïf et timide. Dans le jeu c’est vraiment quelqu’un d’autre. Plus tard dans le film on apprend aussi que le personnage féminin n’est pas vraiment ce que l’on pense être et puis du coup, il y a ce double jeu très intéressant et réalisé de façon tout a fait réaliste, c’est à dire que le problème que j’ai avec Chatroom c’est que je trouve que c’est un peu théâtrale parce qu’on se retrouve dans le chat comme s’ils étaient vraiment là, alors que justement ce qui est intéressant c’est de voir un peu les contradictions entre le monde virtuel et le mode réel. Et pour rebondir sur ça. Dans L’Autre Monde, ce n’est pas l’autre monde de Second life ou de « Black hole » mais en fait c’est le monde réel.

Oui, c’est comme ça qu’il est désigné dans le film à un moment, effectivement Sam parle de l’autre monde en parlant de celui qu’on connaît le mieux (rires) c’est le notre, notre monde c’est l’autre monde.

Par rapport à Chatroom, vous parlez de théâtralité et c’est l’adaptation d’une pièce d’ailleurs. Je pense que Nakata est un grand réalisateur mais c’est vrai que j’ai entendu des spectateurs qui me disaient qu’ils aimaient justement la façon dont il incarne les réseaux sociaux avec cet hôtel et ces chambres. Et c’est vrai que ça a quelque chose de séduisant. Mais en même temps il y a quelque chose qui me paraît pour le coup compliqué, d’ailleurs il y a un bug dans le film, alors que j’ai beaucoup d’estime pour le réalisateur, nous spectateurs on voit tout un film où les personnages se voient, se parlent et puis à la fin du film les personnages sont censés ne s’être jamais vus. Pour nous spectateurs, c’est bizarre parce que comme on les a vu se voir dans cet hôtel avec leur physique à eux, l’effet de masque n’existe pas et ils sont obligés de jouer en disant « Ah, c’est machin ! » comme s’ils le reconnaissaient. Mais on ne comprends même pas tout a fait ce qu’il est dans le jeu même si je pense que lui évidemment il part… Et en même temps il y a des points communs, des choses troublantes, une inspiration qui se croise, je trouve la fin de Chatroom assez réussie mais, pour moi le film n’était pas complètement satisfaisant, peut être alors parce que j’avais pas mal cogité sur mon film alors j’avais du mal à voir un autre fonctionnement. Mais dans L‘Autre monde pour moi il y avait quelque chose de très simple : c’etait que c’est une histoire possible aujourd’hui. Moi j’ai préfèré créer un monde virtuel de toutes pièces, en film d’animation. Mais on aurait pu faire le film sur second life et dans la vie réelle. Ça aurait été moins beau plastiquement à l’image. Mais aujourd’hui on peut parler à d’autres gens qu’on ne verra jamais, ou qu’on n’a jamais vu en tous cas, ou parler à des gens qu’on croit ne pas connaître mais qu’en réalité on connaît. Moi j’aimais bien l’idée que le film soit presque fantastique mais en même temps avec un fonctionnement assez réaliste aujourd’hui. Effectivement c’est aussi simple qu’un masque extrêmement sophistiqué et le masque existe quasiment depuis les origines de l’humanité, qu’on soit à la fois là mais cachés derrière une autre image. C’est quelque chose qui porte à la fois de l’idéal, dont je pense que c’est désirable comme beaucoup de gens, l’idée de bal masqué est quelque chose de plaisant, dont on sent la puissance et en même temps qui est un jeu qui n’as pas rien a voir avec la mort, qui rend les choses vite un peu morbides.

Du coup, en tant qu’internaute et joueur, je me pose la question lorsque l’illusion est démasquée dans le film je me demande si ces jeux là ne sont pas juste un piège… S’il y a quelque chose d’autre…

Moi je crois, il me semble, précisément qu’il y a des cerveaux. Ce qui est beau c’est que c’est humain, c’est la puissance de notre cerveau qui nous fait imaginer des choses. Mais en même temps on n’imagine pas sur rien, il y a réellement d’autres cerveaux en face qui eux mêmes, ce n’est pas que des leurs, Apres c’est toute la vie qui peut être considérée comme un leurre.

Quand on aime quelqu’un on n’ait pas parfaitement sûr de la réciprocité. Moi je ne sais pas tout a fait ce que vous avez en tête, ca pari sur une forme de confiance. Le film s’amuse à dire ‘peut-être que tu as trop confiance’ mais au même temps, oui dans le bal masqué peut être que derrière le masque très séduisant il y a quelqu’un qui est beaucoup moins séduisant mais il y a quand même quelqu’un. Ce que Sam dit a Gordon elle le lui dit vraiment, même si ce n’est pas la personne à laquelle Gaspar pense parler. Peut être que c’est un malentendu mais peut être qu’il a aussi réellement vécu des choses. C’est même une certitude, il a vécu des choses réelles. Le coté ‘Black Hole’ fait partie de notre monde aussi, ‘l’Autre monde’ existe, il est dans le notre, donc non non ce n’est pas qu’un leurre mais  sa révèle des choses sur nous, je pense que quand on s’y intéresse ça relève des choses sur nous, sur l’humain sur nos désirs et nos peurs, sur ce qu’on espère découvrir et ce qu’on redoute aussi.

J’essaye de penser au lien avec le suicide. Dans le film, comme avec Chatroom, il y quelque chose dans l’air avec les pièges sur internet. Quelque chose qui m’intéresse particulièrement avec tous les réseaux sociaux c’est que les gens passent de plus en plus de temps sur internet, c’est pour ça que je trouve si pertinent que dans le film « l‘autre monde » soit le monde réel et que le monde virtuel est finalement plus réel que le monde réel. Lorsque le personnage de Sam se suicide pour sauver notre héros elle est aussi en train de dire qu’elle va à la plage noire, elle a l’impression d’y croire vraiment… D’ailleurs la dernière image du film est celle de la plage noire.

Oui parce que je pense que pour moi… Je ne saurai pas tout expliquer… Je pense que c’est aussi sur ce à quoi on croit. Moi, quand j’avais 20, il n’y avait pas internet, pas de jeux en réseau, j’ai passé… ce que j’ai en commun avec Gaspar c’est que j’habitait à Marseille, j’allais à la plage de temps en temps avec des amis mais quand j’ai découvert le cinéma je passais un temps fou à voir des films dans les salles noires, évidemment ce n’est pas tout à fait la même chose mais pour moi le cinéma était un monde entier, qui m’apprenais des choses sur moi, sur le monde et sur le cerveau, sur le cerveau des autres. Et en même temps ce n’était que des histoires, sur le coup des leurres aussi, des choses vrais mais inventées…

Pourquoi est ce que je préférai m’enfermer dans des salles obscures voir des histoires assez inquiétantes ou dures plutôt que d’aller à la plage au soleil manger des glaces? C’est parce que ça fait partie de la vie, et parce que peut être ça parle d’une partie de la vie qui quand on est jeunes compte aussi particulièrement, et qui s’appelle la mort, et que quand on vieillît on essaye de moins y penser. Mais je pense qu’il y a des choses à apprendre au cinéma et sur internet et ce sont des choses liées aussi peut-être à la mort. Enfin, moi, ce qui m’intéressait dans le film c’est qu’on ne meurt pas dans le jeu évidemment tant qu’on paye son abonnement on peut mourir et revenir en atterrissant sur la plage noire et en marchant jusqu’à la ville, on a une forme de punition mais on ne meurt jamais vraiment et évidemment dans ce qu’on appel la vie réelle il y a une mort en tous cas qui fait que ça s’arrête. Il n’y a pas beaucoup de témoins pour dire ce qui se passe après (rires), mais je pense juste que ça s’arrête et c’est une partie de nous quand même qui existe, ça peut paraître embrouillé ce que je dis mais j’ai l’impression que le cinéma comme probablement une partie de la vie en général, et aussi les jeux en réseaux, les masques, a à voir avec la vie qui s’arrête, avec la vie en suspens et interroge ça, sur l’éternité et c’est pour ça, que le suicide arrive dans ses histoires, que ce soit dans Chatroom ou dans mon film, ce n’est pas par ce qu’il y a une  nocivité d’internet ou des jeux en réseau même si on s’est intéresse de la nocivité du cinéma, de la littérature a une époque. Mais la question ce n’est pas tant de savoir si c’est nocif ou pas, c’est que ce sont des portes qui s’ouvrent sur des choses qu’on a besoin de connaître aussi, d’expérimenter, voila…Pour moi c’est comme si dans l’expérience de tous ces jeux il y a une expérimentation de la mort, et dans le cinéma aussi, comme si on apprenais à…évidemment la mort en réalité ne s’apprivoise pas, on est mort ou on ne l’est pas, mais malgré tout on cherche à savoir ce que c’est. Et je pense que ça n’est pas que ça, mais ça existe dans cet univers là. Et ce n’est pas pour rien qu’il y a beaucoup de jeux de shooting, mais avant l’existence des jeux vidéos les enfants jouent à ‘bang bang you’re dead’. Parce qu’on a besoin de savoir, de l’expérimenter un peu…mais pas trop (rires)


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