Hadewijch – Bruno Dumont

La tactique extatique de Bruno Dumont
Rien que par son nom, elle se fait remarquer. Hadewijch, toute jeune postulante dans un couvent de religieuses du Nord de la France, est une jeune fille en mal de reconnaissance, d’amour et d’affection. Sa ferveur religieuse masque son manque de foi, car dans l’amour qu’elle croit porter à Dieu, c’est elle-même qui se regarde. Cette illusion, les vieilles sœurs l’on bien remarqué. Elle refuse les règles, s’inflige pénitences et mortifications, un comportement qui dénonce un orgueil bien éloigné de l’humilité et de l’abaissement sacerdotal. Le film commence donc par le renvoi de la postulante dans le monde, afin que cette dernière éprouve sa foi en toute liberté. Des campagnes humides nous voici alors dans les rues pavées de l’île St Louis, et de la cellule étroite du cloître, Céline arrive dans l’immense et luxueux appartement de ses parents. Paris est alors l’occasion de rencontres, dans cette ville sans frontières, où la jeune fille entre dans un café, passe du comptoir à la table de trois banlieusards maghrébins, puis des quais de Seine dans un décor au clair de Lune aux cités des banlieues et jusqu’au Moyen-Orient. Ces pérégrinations spatiales illustrent bien le cheminement intérieur de la jeune femme en quête de l’amour de Dieu mais aussi d’exotisme, qui répond sincèrement à l’appel divin mais ne parvient pas à recevoir la simplicité de son message.
Car en fait d’abandon au Seigneur, la jeune Céline est sans cesse dans l’exigence et la provocation. A la recherche de manifestations sensibles du divin, elle passe à côté de l’amour du Christ tout en déplorant de ne pas le trouver. Bruno Dumont décrit dans ce film l’illusion religieuse qui naît de la recherche de sensations, de ce narcissisme humain à vouloir sentir la présence de Dieu. L’héroïne ira même jusqu’au terrorisme, et jusqu’au mal scandaleux de l’attentat pour éprouver son besoin de secousses. Le cinéaste filme la fragilité humaine au travers de cette frêle et délicate personne, au verbe rare et au regard timide, et pourtant déterminée et sans peur. En manque d’affection, en mal de reconnaissance, elle cherche à se faire une place, et trouve refuge auprès d’un Dieu qu’elle invente plus qu’elle ne cherche. Antagonisme vivant, fragile et dure à la fois, d’une scène à l’autre elle est petite fille à son chienchien ou adolescente rebelle qui insulte son père, femme ouverte aux cultures étrangères ou butée dans des convictions intégristes. Ces variations pourtant jamais ne sonnent faux, tant l’héroïne de Dumont semble perturbée et en recherche. Le paradoxe, c’est que Céline a besoin d’amour mais se refuse à l’amour. Céline refuse d’admettre que Dieu est là, comme l’affirme Khaled, un jeune musulman qui s’est approché d’elle au café ainsi que Jésus aborda la Samaritaine près du puit. Assoiffée de Dieu, notre héroïne se trompe de source car elle ne parvient pas à voir le Christ dans son prochain, alors qu’il lui tend pourtant les bras à chaque instant. Le jeune Khaled, dans sa naïveté et dans ses faiblesses, est bien plus proche de Dieu que Céline qui se croit pure, car il est à l’écoute, il s’excuse, et il aime spontanément. Les scènes d’intimités entre Céline et Khaled sont bouleversantes de vérité. La justesse des dialogues et de leur interprétation font de ces moments de véritables perles de cinéma, dans lesquels le désir des personnages est prégnant tandis l’objet reste indéfini, puisque l’une semble tendre vers l’amour désincarné et l’autre vers l’amour terrestre. Khaled est franc dans ces hésitations mêmes, Céline reste fuyante, secrète. Inaccessible aux hommes, elle ne peut accéder à Dieu. Refusant le jugement, elle est persuadée d’avoir raison, d’être digne d’un amour exceptionnel et d’être la seule à le comprendre. Mais en repoussant Khaled au bord du fleuve, elle répugne en fait à se mouiller : elle se soustraie au baptême, et à l’eau qui la purifiera finalement.
Car en dépit de sa ferveur religieuse Céline doit bien admettre qu’elle est malheureuse. Lorsque Nassir, le grand frère féru de théologie de Khaled, lui parle de l’invisibilité du Seigneur, elle pleure de douleur, car elle ne supporte pas cette absence de manifestation. En suivant le parcours de la jeune fille en quête de spiritualité, on comprend alors que le divin se manifeste dans le caché, car il est partout, et qu’on ne peut le dissocier du réel comme souhaite le faire Céline. Pour la jeune fille, Dieu est dans les symboles : dans son chapelet, sa croix, la musique sacrée qu’elle écoute à l’église. Mais n’est-il pas aussi dans cette musique rock écoutée sur les quais de Seine, dans l’affection que lui porte Khaled, dans les propos maladroits de son père qui la questionne sur sa journée ? Dumont transforme en effet chacun de ces moments – le concert de rock, les rendez-vous avec Khaled, le trajet en voiture de la jeune fille avec son père – en véritables séquences d’adoration, où le temps est suspendu, et la réalité extérieure occultée. L’environnement est utilisé comme un décor rigide qui met en valeur l’évènement qui est en train de se dérouler sur la scène. Chaque élément de l’intrigue s’insère ainsi dans le grand spectacle du monde, et entre dans le schéma de contemplation de l’attitude chrétienne. Seul le regard de la jeune fille est étriqué dans une vision égocentrique et misérablement humaine. De retour au couvent, sous une pluie diluvienne, les gouttes d’eau offrent au regard de Céline une vision déformante du réel, vision qu’elle s’est construite pour échapper à la dureté du monde. Mais on ne peut être seul avec Dieu, découvre-t-on par l’expérience de Céline. Il lui aura fallu une bonne douche pour s’apercevoir qu’on n’est avec Dieu que lorsque l’on est avec les autres, et que l’on s’abandonne, comme dans cette séquence finale où elle est sauvée de la noyade par cet ouvrier, délinquant récidiviste travaillant sur le chantier de réparation du couvent. Comme Khaled, David est humble et pauvre de cœur. A sa deuxième sortie de prison, il garde confiance, et promet à sa mère de se tenir sage et « d’avancer ». De même que Khaled après qu’il ait volé un scooter, il n’est pas fier. Il est pécheur, mais il s’en repend. Heureux les pauvres de coeurs, le Royaume des Cieux est à eux. Ces âmes simples rencontrées en chemin sont des témoignages vivants de l’amour du Christ, ils sont la vie, l’espérance humaine. Khaled a compris mieux que Céline que Dieu était là pour tous, que Dieu était parmi les humains, et non dans les exercices spirituels de haute voltige auxquels elle désire se livrer. Dans les bras du criminel, c’est finalement Céline qui est repêchée.
Suzanne Duchiron

Excellente critique qui m’aide à mieux comprendre ce superbe film. Merci.
Avec joie :-)
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#44 – Hiver 12
En couverture :
MILLENIUM de David Fincher
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