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Interview : Harmony Korine

  


 

L'interview à plusieurs journalistes est toujours un exercice de frustration. Coincé entre des experts de la monopolisation de parole, difficile est la tâche du journaliste moins molosse pour faire entendre sa voix. Difficile aussi d'aller en profondeur, de ne pas faire du people au rabais.

Cette rencontre avec Harmony Korine et quatre autres journalistes allemand, russe, portuguais et anglais, au bar du Grand Hotel, aura donc été brève et finalement peu plaisante.

Malgré tout, après avoir visionné Mister Lonely, coup de coeur du Festival, j'ai eu le plaisir de voir un Korine aussi apaisé et heureux que son film. L'auteur précoce de Gummo et Julien Donkey-Boy était très loin de la légende de petit génie maudit qui l'entoure : détendu, ouvert et se pliant volontiers à la fastidieuse tournée de promo cannoise, Harmony Korine semblait prêt à poursuivre avec sérénité et passion une œuvre qu'on commence à trouver très passionnante.

 

Mister Lonely est « anti-Dogmatique ». Mon approche est presque à l'opposé de celle de Julien Donkey-Boy, car mon état mental aujourd'hui est dans un tout autre endroit que lorsque je travaillais selon, si l'on veut, un vœu de chasteté de cinéaste.

Après Julien Donkey-Boy, j'ai perdu mon intérêt pour la réalisation, les films, le cinéma, et la vie en général. Je n'étais pas heureux avec moi-même. J'ai commencé à regarder autour de moi, et j'ai réalisé que mes amis étaient tous bidons. Je me suis dit qu'ils étaient une réflexion de moi et que je devais avoir moi-même un problème. La seule chose qui me restait était de partir, de disparaître et de vivre une autre vie. J'ai beaucoup voyagé. J'ai passé huit mois avec une petite communauté au Pérou, les Malingers, qui vivaient de la pêche. Ils étaient 70 pêcheurs qui avaient dédié leur vie à la chasse d'un poisson appelée la « carpe Malinger dorée ». Ils n'en ont attrapé que deux en 75 ans. Ce poisson est magique, si tu presses ses écailles, il en sort des notes de piano. Au bout de sept mois je n'avais toujours pas trouvé de poisson, et je me suis bagarré avec le chef de la tribu. Il m'a dit que j'avais perdu la foi. Sa femme est venue vers moi avec une laisse, en me disant qu'elle promenait son chien invisible. Elle m'a demandé ce que je recherchais chez eux. J'ai répondu que je ne savais pas. Elle m'a donné la laisse et m'a dit: « Va trouver ce que tu cherches » . Alors je suis parti avec le chien invisible, je suis rentré en Amérique et c'est à ce moment-là que j'ai à nouveau commencé à avoir des idées de film en tête. Si j'avais finalement trouvé ce poisson, je ne serais peut-être pas là aujourd'hui à vous parler à Cannes.

Je ne pense pas qu'il soit possible de faire des films sans une certaine forme d'amour. Ou sinon le résultat serait terrible. Je ne me sentais plus d'attache nulle part, je n'avais plus d'amour, plus de passion pour quoi que ce soit. Je ne prenais plus plaisir à voir des films. J'avais perdu la foi. Mon retour à la lumière a été très long. Ce fut comme sortir d'un trou. Et j'ai commencé à rêver à nouveau.

Peut-être que je n'étais pas assez équipé pour ce que je vivais comme expérience à l'époque. Je n'ai jamais eu de talent spécial pour briller en société, donc à force d'être entouré je me suis senti vidé. J'ai eu l'impression d'avoir tout donné sans rien avoir reçu en retour, et de n'avoir plus rien à donner. Comment faire des films alors, si je n'avais plus de substance à donner? C’aurait été comme un vol.

J'ai fait plusieurs vidéos entre-temps. Des clips, des vidéos d'art. Et Werner Herzog m'a aidé pendant cette période, ou plutôt inspiré. Il est très aventureux, c'est un soldat, un travailleur acharné. Sa folie a des vertus. C'est un fou et un délinquant, mais je l'adore.

 

C'est vrai que la poésie est quelque chose que je recherche et que j'aime au cinéma. Sentir les émotions, les sentiments, les obsessions des personnages : où leurs chaussures ont marché, les endroits qu'ils ont visité... C'est peut-être dans cette poésie-là que je recherche la vérité.

Dans Mister Lonely, j'ai fini par inclure l'histoire des nonnes volantes à l'histoire des sosies parce que je pensais qu'à la fin elles parlaient de la même chose, elles se répondaient entre elles. Elles parlent toutes deux de l'isolement, de rêveurs qui veulent créer leur propre monde, leur propre société. Ils vivent en-dehors des normes et des traditions. Pour moi, ces personnes sont les plus intéressantes, les plus émouvantes. Et aussi les plus susceptibles de souffrir, d'être mises à l'écart.

Je n'ai jamais adoré les cartoons, les contes de fées, les dessins animés... Mais j'aime cette idée que l'univers de mes films est comme notre monde, en légèrement décalé. Il y a peut-être quelque chose de la science-fiction dedans.

Au départ de mes films, il y a surtout des images. Je rêve éveillé, les choses viennent de mon subconscient. Je vois des nonnes, un avion, une bicyclette, une danse dans les nuages... et l'histoire prend forme. Je ne pars jamais d'une histoire, ou d'une intrigue, je débute toujours à partir d'images et de personnages. Je vois un personnage étrange marcher dans la rue, alors je me demande comment est sa maison, ce qu'il va manger au dîner... et l'histoire prend forme.

 

J'ai mis dans mon film Leos Carax parce que j'aime tourner avec des amis et des membres de ma famille. Je perds moins de temps à entrer en contact parce qu'on se connaît déjà. Je connais Leos depuis que je suis gamin, depuis que j'ai commencé à écrire des scénarios et tourner des films. J'adore ses films, je pense qu'il est un réalisateur très sous-estimé, peut-être parce que son rythme de tournage est très lent. Le rôle était à l'origine pour Jean-Pierre Léaud, mais il m'a appelé une semaine avant le tournage en me disant qu'il perdait ses dents. Donc j'ai proposé dans l'urgence le rôle à Leos, qui a accepté tout de suite de nous rejoindre dans l'aventure.

Je travaille autant avec des acteurs et des inconnus. Les acteurs savent comment se placer par rapport à la caméra, tandis qu'avec des inconnus qui n'ont jamais tourné de belles choses peuvent arriver.

 

Bien sûr, j'appréhende la façon dont les gens vont réagir à mon film ici à Cannes, d'autant plus que je n'ai pas tourné depuis tellement de temps, et qu'ils m'attendent au tournant. Le film va déplaire à certains, mes films ont toujours eu des détracteurs, mais tant qu'il y a des gens qui seront avec moi, de mon côté, qui aimeront le film aussi fort que ceux qui le détesteront, je serais heureux. L'autre jour à la projection, les gens applaudissaient, riaient... mais c'est juste un bonus, car la vraie victoire pour moi a été de faire ce film.

Je déteste l'aspect économique du cinéma, écrire des emails, aller aux réunions, chercher de l'argent... c'est très frustrant. Mais il fallait le faire car je voulais absolument faire ce film. Après tant d'années sombres, j'ai aimé chaque minute du tournage. J'aimais me lever, retrouver mes acteurs et ma caméra chaque jour. La seule fois où je me sens vraiment à ma place, où je sens que c'est l'endroit où je dois être, c'est sur un tournage.

 

Je me suis marié il y a quelques mois. J'habite dans une petite maison avec un jardin, dans le Tennessee. Je veux m'assurer maintenant que Mister Lonely sorte dans le monde entier, qu'il soit vu, puis je veux continuer à faire des films, sans mettre des années à les faire.

 

Propos recueillis à Cannes le 24/05/2007 par Mikael Gaudin Lech

 

  

 

 

 Harmony Korine

 

 

Interview réalisé à l'occasion

de la présentation à Cannes

de son film Mister Lonely

 

 

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