I love you Phillip Morris – Glenn Ficarra & John Requa

Philip Morris text

I love you Phillip Morris, qui conte l’histoire d’amour fou entre un menteur invétéré et un jeune perdreau naïf, à l’arrivée n’est ni une rigoureuse fiction du mensonge, ni vraiment une simple love story. C’est quelque chose comme la ruine de ces deux éléments, adossés l’un à l’autre dans une étreinte presque toxique. La piste la plus anecdotique, celle du film de prison, est peut-être  aussi, insidieusement, la plus terrible : « I love you Phillip Morris », déclaration brûlante, se double bien vite d’une assertion fermement carcérale.

S’il y a un thème essentiel et passionnant pour le champ de la fiction, c’est bien le mensonge. Et plus encore peut-être au cinéma où l’acteur, se situant lui-même entre incarnation et représentation, se trouve incessamment dévisagé. A la fiction le mensonge d’ailleurs n’apporte pas  seulement un thème, mais une forme. En tous cas il contient nécessairement une préoccupation d’ordre formel, puisque dire ou montrer le mensonge est une forme d’énonciation au carré. Or, si l’on s’en tient à la forme, I love you Phillip Morris ne filme pas le mensonge, car il est trop occupé à ménager des retournements de situation dont le spectateur bien souvent, est la première dupe. En ce sens, il paraît d’abord manquer son objet. « Si vous voulez filmer un attentat à la bombe et créer du suspense, vous n’allez pas tourner la scène comme si de rien n’était et finalement surprendre le spectateur par une explosion. Vous allez montrer la bombe dès le départ, et chacun sera suspendu à son explosion. Le relief de la scène sera tout autre. » Suspendre plutôt que surprendre, voilà ce que nous disait Hitch, un soir au coin du feu. Il en irait de même du mensonge, qui en soi n’est qu’une situation de suspense particulière, où le menteur se met en danger lui-même – tout en disposant bien souvent de la ressource de se sauver par un nouveau mensonge, et ainsi jusqu’au vertige, parfois jusqu’à son amoral triomphe…

Pas de mensonge, sans le risque d’être démasqué. La beauté et la force du Catch me if you can de Spielberg était à ce titre d’habiter entièrement, fiévreusement, cette épopée du menteur – il est vrai, un menteur magnifique. L’éclosion du premier mensonge était filmée alors, dans sa gratuité presque sublime, comme une naissance. C’était une déflagration équivalente à, disons, la découverte de ses superpouvoirs par l’adolescent Peter Parker. Si le mensonge, d’ailleurs, constitue une prise de pouvoir, alors il n’y a guère effectivement que deux solutions pour un cinéaste : montrer l’exercice de ce pouvoir par un personnage, ou user de ce pouvoir, comme un artificier, envers le spectateur. Il n’est pas rare, pourtant, qu’il doive en fait naviguer, raffiner entre ces deux pôles : pour filmer un menteur au deuxième – énième – degré (comme Matt Damon dans The Informant), ou celui qui s’évanouit sans jamais livrer son secret, ne laissant derrière lui que l’évidence d’un mensonge (Serge Renko dans Triple Agent), ou  encore un menteur confronté à un autre menteur (Something about Mary, qui par ailleurs appartient au même registre de la comédie). Ici,  devant le mépris manifeste de la règle, devant le scandaleux twist final, il faut se demander quel menteur est Steven Russell, dans I love you Phillip Morris. Et si ce personnage, qui est aussi le narrateur, ne phagocyte pas le film – à la mesure de l’acteur qu’il s’est choisi, Jim Carrey. Si le scandale – on pourrait dire : la folie – n’est pas justement son objet.

Comparé à Di Caprio dans le film de Spielberg dont il est a priori le plus proche, le Steven Russell de Jim Carrey est considérablement plus minable et partant plus fébrile, toujours bien vite rattrapé. C’est plus une saleté d’anguille, comme un gardien excédé l’appelle, qu’un menteur inspiré (pour preuve, l’amusante scène où Russel, se faisant passer pour un avocat, se trouve bien vite confronté à son manque total d’éloquence, ou de simple répartie, son ignorance de simple bluffeur, dont il saura in extremis se faire une arme). Or à mesure que le film avance, Steven Russel s’approche plus d’un Virgil Starckwell poursuivi par la guigne (le héros allenien de Take the money and run) que d’un quelconque nouveau roi de l’évasion. Il faut voir aussi que ce n’est pas tellement la haine des murs de prison et le souffle de la liberté qui anime cette anguille. Dans ce film carcéral tout à fait paradoxal, le personnage, qui craint au départ la prison, s’y trouve finalement à son aise, presque dans son élément. Outre qu’il n’a jamais cessé et ne cessera pas, en fait, d’être le prisonnier de ses propres échafaudages mensongers (la prison, d’une certaine manière, limite l’expansion de tels mensonges – de ceux où l’on se perd soi-même, canalisant les pulsions et les aptitudes du menteur vers la survie et/ou l’évasion), il habite parfaitement cet univers de fraude,  de trafics, de dissimulation, développant ses talents de prestidigitation. S’il veut à tout prix s’en échapper, c’est qu’il ne conçoit plus la vie sans Phillip Morris. Assez vite cet amour furieux interroge par le développement de ses propres tendances à l’asphyxie et à l’enfermement.

C’est sans doute là que se trouve, à vrai dire, tout l’intérêt du film. Si I love you Phillip Morris ne montre rien (ou plutôt : tronque et escamote) la plupart du temps et ne dévoile qu’après, l’accélération du film au moment des multiples tentatives d’évasion de Steven, qui accumule cette fois une multitude de brèves notations, toute une série d’actions vouées à l’échec, parvient à dessiner un personnage qui n’est pas tant le menteur qu’on veut faire croire, qu’un obsessionnel masochiste (Carrey est parfait pour cela). Ce que serait devenue, dans un autre film, une idée aussi délirante que de teindre en vert son uniforme de prisonnier pour se faire passer pour un infirmier, nul ne le saura. Ne restent ici de cette héroïque action que les traces d’encre entrevues sur la peau de Steven Russell lorsque des flics viennent le débusquer d’un motel, salissures qui accusent ce côté cheap de son ingéniosité, qui ne suffit jamais. D’ailleurs, depuis ses débuts  (arnaques à l’assurance), Russel ne semble pas concevoir ses coups de bluff autrement que comme de dangereuses entreprises de démolition de lui-même. La mise en danger, chez lui, est littérale. On touche là à l’ambivalence nichée au cœur du film : « l’épiphanie » qui touche Steven Russell et le pousse à faire son coming-out, surgit dans un fracas de tôle froissée, un accident où il frôle la mort. Sa nouvelle vie tire son origine de cette violence-là.  Et la résolution qu’il prend, si elle peut sembler une libération, n’est rien moins que violente. Steven Russell devient ce type qui, parce qu’il s’est promis un jour de vivre pleinement et sans fard, aurait aussitôt programmé : « être gay », puis : « aimer Phillip Morris », creusant le lit d’une obsession qui aspire tout sur son passage, provoquant une réduction progessive de tout son être pour ne plus le faire tenir qu’à ce fil. La même obsession peut-être qui enfant lui faisait voir des bites là où d’autres voyaient des nuages, cristallisée cette fois sur un nom et un visage. « I love you Phillip Morris », cette phrase devient pour l’intéressé cette sorte de déclaration collante comme ce sparadrap qu’on retrouve toujours accroché quelque part. Love story cheap elle aussi, « expensive » en termes de voitures de sport, mais réduite à presque rien, que quelques posters sans profondeur. La pauvreté de l’imaginaire amoureux où s’enferment Russell et Morris (overdose littérale de mots doux et de sucreries) ne finit plus par désigner qu’un délirant instinct morbide. Ce que la fin du film, dans sa quasi-irrecevabilité, confirme au plus haut point.

Ainsi la femme de Steven n’est pas si bête, qui demande ingénument s’il y a un rapport pour son ex-mari entre le fait de s’être révélé homosexuel et celui de s’être mis à arnaquer tout le monde. Rions, mais pourtant le film est bien le récit de l’absolue perte de contrôle de Steven Russell, non pas du jour où il s’est mis à mentir, mais bien de celui où il a décidé de dire la vérité, pour ne cesser de naviguer en fait d’une prison à l’autre. Il faut donc le reconnaître, derrière ses tics frustrants et quelques effets de manche, I love you Phillip Morris, friandise bien amère, apporte sa pierre à l’édifice jamais achevé des fictions du mensonge.

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