I’m not there – Todd Haynes

La République invisible : voyage à travers l’Amérique des origines
« Présente un aspect différent de toi-même à chacun de tes amis… Suis l’exemple de la pieuvre avec ses nombreux anneaux qui prennent l’apparence de la pierre à laquelle elle va s’accrocher. Attache-toi à l’un aujourd’hui, change de couleur demain. L’intelligence vaut mieux que l’inflexibilité. » Théognis
A l’encontre de toute représentation traditionnelle d’un personnage qui se définit par son caractère iconique, Todd Haynes choisit de multiples personnages pour en interpréter un seul. Pourquoi ?
Évincé la réalité paradoxale d’un sujet ?
Dans le biopic traditionnel, une star en interprète une autre. On maquille une personne en une autre. On maquille le mensonge en réalité. Et on invente tout ce qui peut s’accorder à faire sens ou rendre cohérent un personnage unique. Pour le cas d’un film récent hollywoodien qui perpétue une tradition désuète, nous avons donc côté à côté « Johnny Cash à la guitare » (image publique) et « Johnny Cash à la maison » (image privé). Sachant donc que l’on va créer une fiction qui n’a pour but que de mettre en valeur la réalité. Foutaise !
Virginia Woolfe expliquait dans Orlando qu’ « une biographie est considérée comme complète, si elle rend compte, au plus, de six ou sept “moi”, alors qu’on peut bien en avoir plusieurs milliers. » Et la réalité d’un sujet est bien là, non pas dans la représentation binaire et mensongère réalité/fiction, l’ensemble ne formant qu’un seul moi, mais dans la représentation d’au moins six ou sept mois.(1)
Oublier toute réflexion sur une époque ?
Tous ces personnages semblent vivre à différentes époques mais ils ne les traversent, ils en sont le produit, l’essence et ultimement le mythe. Toutes ces époques n’en sont qu’une seule et l’ensemble est la recherche d’une origine, d’un début à l’Amérique. On ne parle pas de réalité mais de vérité de l’histoire. Des images d’archives, comme souvent chez Todd Haynes, viennent ponctuer le récit, pour appuyer sur la frontière entre deux mondes. Non pas un monde une barrière entre le réel public et la fiction intime, mais une frontière poreuse entre l’Amérique des années 60 et l’Amérique d’aujourd’hui de l’ère Bush, entre un peuple contestataire et un peuple atrophié et impuissant, entre une guerre inutile et une autre guerre inutile.
À toutes ces questions, et à bien d’autres encore, la réponse est non.
Au centre d’I’m not there, il y a la notion d’identité, décliné dans le plus large prisme jamais vu au cinéma. L’identité c’est celle d’abord d’un être multiple, le chanteur que l’on connaît, explosé (mais pas divisé) en plusieurs personnages et plusieurs histoire ; mais cette identité, c’est aussi celle de l’Amérique. Exemplairement, on retrouve l’idée d’une Amérique « souterraine » (ou devrait-on dire sur-terraine ?) dans un western mettant en scène les personnages mythique de Billy the Kid et Pat Garrett. Intriguant passage (donc d’une beauté insoupçonné) qui ramène le mythe à la vie à travers les plus divers symboles et paradoxes : l’idée d’origine (le western, l’Amérique pionnière, le « folklore » américain…) rejoint celle de fin (personnages vieillissants, communauté d’exclus en pleine détérioration, crépuscule d’une territoire virginal en proie à l’industrialisation…). C’est l’examen d’une Amérique clandestine mourante : une communauté de fantôme et de monstre est en phase de disparaître ; elle ne se démasque que dans la mort (le suicide comme l’abandon et la fuite sont deux morts aussi touchante l’une que l’autre.) C’est l’examen d’une Amérique virginale, d’un paradis perdu, que le film entreprend avec comme question centrale : comment faire face à la rupture ?
I’m not there s’attache alors au paradoxe qui fonde l’originalité de la nation américaine : l’éloge permanent de l’individualisme conquérant réveille toujours une nostalgie de communauté.
Il y a, à travers tout le film, un sentiment de fuite qui ne résulte pas seulement du fait que la fuite soit finalement l’événement qui relie toutes ces histoires. C’est un sentiment plus général d’effacement qui se met en place. Toutes ces histoires se rencontrent, s’arrêtent puis s’enfuient. Elles courent toutes face au temps mais il est impossible de dire si elles veulent le retaper ou s’en émanciper.
On sait Todd Haynes intéressé par l’idée de renaissance mais il faut faire preuve d’un talent particulier pour unir cette idée avec autant de sensibilité à celle de perte. Un exemple parmi d’autre : Jude Quinn, rock-star électrique de la fin des années soixante, regarde à la télévision un journaliste dévoilant son vrai nom, dit comme si il symbolisait l’individu qu’il était. Jude reste mutique devant cette télévision. Un chanteur célèbre dit un jour : « quand on est définit, on est détruit. » Cela n’a jamais été aussi vrai qu’ici. C’est aussi pour cela que l’on doit préférer les impressions aux idées, un bref flottement à un qui s’étend, les exceptions aux types, les situations aux sujets. C’est en cela que tout œuvre d’art, et ultimement la musique, acquiert tout son potentiel émotionnel et viscéral : I’m not there est alors un film-mélange où l’intelligence prime l’émotion.
I’m not there : Suppositions on a film concerning Dylan
« Le cinéma représente la réalité, mais si la réalité était si belle, il n’y aurait plus de cinéma. » JLG
Nous pouvons enfin lâcher le mot Dylan, maintenant qu’il a brillé par son absence.
Mais dans I’m not there : suppostions on a film concerning Dylan, le mot qui importe est supposition. Dylan est le cachalot-blanc à capturer. Il est l’homme-monde qui unit tous les mythes américain, réels (Billy the Kid) comme imaginaires (Moby Dick). Il n’est pas là. Mais grâce à lui c’est toute une cartographie des légendes américaines. En ce sens, I’m not there possède la nostalgie et le tragique d’une œuvre post-mortem dédiée à Dylan.
Si Haynes aborde le voyage d’un jeune garçon noir disant se nommer Woody Guthrie (Marcus Carl Franklin, l’enfant-prodige), c’est un folklore pastoral proche de Mark Twain qui est convoqué. Mais la nostalgie du segment
viendra des fragmentations et des confrontations qu’il subit. En fait, le jeune Woody est le seul personnage qui croisera ses autres « moi » : Billy the Kid (alias Richard Gere) et Jude Quinn (Cate Blanchett) dans un fantasme qui lui-même invitera un cachalot. Ce dernier absorbe le petit garçon dans une symbolique qui tend à prouver que le masque Dylan ne contient pas en soi toute la multitude des mythes américains mais qu’au contraire, ce sont ces mythes qui avalent littéralement le personnage de Dylan. Le masque Dylan, c’est donc finalement tout ce qu’il renvoie. Tout chez Dylan ne peut se voir qu’à travers les formes et esthétiques culturelles les plus variés parce qu’il est la somme de celle-ci. Dylan n’est en aucun cas un somme de cultures, d’histoires, de politiques, d’individus différentes, ce sont au contraire ces individus qui contiennent en eux-mêmes un peu de Dylan. Il est un spectre étendu (et non pas éparpillé) dans chacun de nous.
Le film de Todd Haynes s’ouvre sur cette phrase matricielle : « even a ghost is more than one person. » On n’en saura pas plus, mais ce qu’on perdra en savoir, on le gagnera en émotion.
Reste un film, I’m not there, moins qu’un chef-d’œuvre, un film parfait (et un film parfait est un film incomparable, sans chef ni disciple) qui se reflète dans chaque mot de Bob Dylan, comme dans sa chanson éponyme, belle à en pleurer.
Daniel Dos Santos
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I’m not there (de Bob Dylan)
Ev’ry thing’s all right
And then she’s all the time in my neighborhood
She cries both day and night
I know because it was there
It’s a milestone but she’s down on her luck
And the day makes her lonely
And it’s so hard to buck, I was there
I believe where she’d stop him if she would start to care
I believe that she’d look upon this side
And t’ care and I’d go by the something
When she’s on my way, but I don’t belong there
No I don’t belong to her
I don’t belong to anybody
She’s my prize forsaken angel
But she don’t care she cries
She’s a lone-hearted mystic and she can carry on
When I’m there, she’s all right
But she’s not when I’m gone
Heaven knows that the answer she’s don’t call in no one
She’s a wave, a thing, beautiful she’s mine for the one
And I’m also hesitating by temptation lest it runs
Which it don’t follow me
But I’m not there, I’m gone
Now I’ll cry tonight, like I cried the night before
And I’ll feast on her eyes
But I’ll dream about the door
So long, Jesus, savior, blind faith worth to tell
It don’t have consolation she’s my
I was born to love her
But she knows that the kingdom waits so high above her
And I run but I race
But it’s not too fast a pace
Of cource I’ll not deceive her
I’m not there, I’m gone
It’s all about confusion and I cry for her






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