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Inception – Christopher Nolan

2 décembre 2010 4 154 views 4 Comments

Life in a glass house

« (…) le cinéma américain a évolué pour devenir peu à peu un monde dystopique où la quête de la vérité n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est l’individu, exclu sans chance de retour de la société, celui qui aimerait, à l’image du protagoniste de Waking life, se réveiller du rêve dans lequel il évolue mais est condamné à se réveiller dans un nouveau rêve, éternellement. »

Daniel Dos Santos, Stardust Memories # 12 – sept. oct 06

Dans ce texte de 2006, j’avais très vaguement cité Memento, comme un des nombreux exemples dans lequel l’amnésie du personnage lui permet de se forger un mensonge qui va lui permettre d’affronter une réalité effrayante. Néanmoins c’est avec Inception que cette phrase entretient un étrange parallèle.

De ce fait, on a tendance à reprocher à Nolan un certain machiavélisme. L’idéologie « constituante » de ses films étant alors moralement ambigüe : le mensonge est objet de jouissance (puisqu’il permet de se satisfaire d’une réalité autrement insupportable) mais néanmoins combiné à un certain ludisme comme moteur de l’action (la préparation méthodique du mensonge lui conférant un surplus de jouissance).

D’ordre général, le reproche est jeté constamment à tout film assumant in fine une vérité jusque là cachée sur laquelle repose tout le film. D’un simple point de vue idéologique, il est normal de se sentir bluffé voire choqué, offusqué par ces méthodes qui vont d’ailleurs surdéterminer le film tout entier. Seulement, cette réaction vient en réponse à la mauvaise question (quelle est la part de mensonge du film ?) alors que la base du problème est plus simple : pourquoi donner grande part à une vérité déguisée ? Ainsi en traitant le mensonge non pas comme réponse à des questions majoritairement empiriques (Quelle est la véritable suite d’événements ? Pourquoi construire une structure polysémique ? Et surtout : est-ce que la possibilité même d’une lecture polysémique est compatible avec la logique émotionnelle des personnages ?), c’est l’idéologie du film tout entier, véhiculée par le mensonge, qui laisse entrevoir sa structure.

L’indésirabilité de la vérité est au cœur de la filmographie de Nolan. Que le mensonge permette d’assumer sa propre culpabilité personnelle (on se souvient de la fameuse phrase du personnage principal de Memento : « Do I lie to myself to be happy ? … In your case Teddy, I will. ») ou permette de rétablir un ordre social (dans The Dark Knight). Dans ce dernier, l’ordre n’est atteignable qu’à travers le mensonge. De même que le personnage d’Al Pacino dans Insomnia maquillait des preuves pour inculper un coupable présumé, les représentants de la justice (le commissaire Gordon, incarné par Gary Oldman, le procureur Harvey Dent, incarné par Aaron Eckart) usent du mensonge pour rétablir l’ordre social. Alors, le personnage de nemesis qu’est le Joker est le symbole du désordre et de l’anarchie (allant jusqu’à brûler une pyramide de billet de banque, dans une des scène symboliquement les plus forte du cinéma américain contemporain, prononçant juste ces quelques mots qui sonnent comme un slogan politique : « Everything burns ! »). Le Joker n’a pas de vérité. Il confronte expérience intime et fondement sociétal comme deux véhicules de la vérité en les affirmant inconciliables (nos traumatismes ne définissent pas notre place dans la société, malgré le fait que croire ce mensonge nous permet de nous assumer symboliquement).

Ceci étant dit, on comprendra mieux tous les rouages d’Inception, qui ne fait que répéter des systèmes et une idéologie préétablies et déjà exploitées par Christopher Nolan. La méthode employée dans l’inception du film du même nom sera de transformer une idée de gestion d’entreprise ayant d’importantes répercussions sociopolitiques en une idée provenant de l’expérience intime du sujet. Cette méthode, comme sa réalisation (et plus que cela le film tout entier) n’est alors qu’une méthodologie du mensonge.

On devrait soulever de nombreux débats sur ce principe bien simple. Slavoj Zizek, reprenant les mots du critique slovène Nikolaidis Andrej, dira que l’incroyable succès de The Dark Knight repose sur le fait que son idéologie s’appuierai sur l’indésirabilité de la vérité et le besoin de mensonge pour soutenir notre système social. S’il est évidemment que l’idéologie de The Dark Knight ne repose pas sur des convictions aussi définitives (notamment parce que dans leurs analyses, les deux théoriciens omettent bon nombres de paradigmes contradictoires, mécanismes programmés pour se retourner contre le trompeur, place du hasard, opposition complexe prédétermination / intuition…), il semble évident que quelque chose de l’idéologie de Christopher Nolan (ou plutôt de ce vers quoi elle tend à être) semble avoir traversé ces examens critiques.

En fait, déplacer ces critiques sur Inception semblerait même plus approprié. Inception ne vise qu’à créer une illusion comme façade élégante et élaborée du mensonge. Cette illusion, en se construisant sur les thématiques du rêve et de la persistance de la mémoire, évacue au maximum l’influence du monde extérieur sur la conscience des personnages. Et dépourvus de toute conscience sociopolitique, les idéaux quelques peu conservateurs des deux personnages principaux (Leonardo DiCaprio alias Cobb et Cilian Murphy alias Fisher) n’en sont que plus visibles. Les deux personnages ne cherchent au fond que l’harmonie familiale, irrésolus qu’ils sont à accepter la mort et/ou perte traumatisante de leur proche (femme, père, enfants). Il n’est question (comme toujours chez Nolan) que d’ordre à ré-établir. Pourquoi alors ré-établir l’ordre coûte que coûte, même à travers le mensonge ? Pour faire face à l’événement traumatique. Transformer un trauma émotionnel en problème logique ne résout pas le véritable problème (comment se débarrasser de ses fantômes) mais représente le seul moyen mis en place par l’esprit pour exorciser la mémoire récurrente du traumatisme (une vision de ses enfants pour Cobb, une photo de son père et lui pour Fisher). Que les parcours de ces deux personnages se superposent exactement (ce qui pourrait soulever l’idée difficilement justifiable, qu’il n’y en a qu’un seul) n’a au fond que peu d’importance. Ce qui en a bien plus, c’est au contraire le fait qu’Inception traite exactement de l’inverse de ce que son nom nous indique. Il ne s’agit pas d’implanter une idée dans un esprit étranger (encore moins de ce que le film appelle à tord « extraction », c’est-à-dire la révélation d’une idée à un esprit étranger), mais plutôt d’en extraire une hors de son propre esprit : c’est-à-dire le mensonge définitif, la résolution du traumatisme, l’oubli.

Difficile alors de tenir rigueur à Nolan pour les idéaux capitalistes conservateurs que semblent à priori véhiculer ses films : ces personnages sont et seront toujours sujets à des stress post-traumatiques, mêmes s’ils oublient pourquoi ; il n’y a jamais de résolution pas même dans la mort ; le refoulé sera condamné in fine à faire retour et initier un tout nouveau processus d’oubli (Inception est à tel point jumeaux de Shutter Island qu’il pourrait en être la suite symbolique) ; l’oubli n’est jamais définitif. Bref, les personnages de Nolan crient l’impossibilité même de la réalisation de leurs désirs autrement que par le mensonge : l’unification familiale sous la forme d’une imagerie visuelle de clichés conservateurs (tel les souvenirs de Cobb exemplairement) est systématiquement impossible, la richesses du capitalisme (tel celle des chefs d’entreprises ici ou dans les Batman) est condamnée à se régénérer, tel le vampire marxiste, éternellement ; l’ordre social est entretenu par le mensonge, pour toujours.

Ainsi la question récurrente, paradoxale mais tendancieuse que semble soulever le cinéma de Nolan et Inception en particulier : l’ordre même basé sur un mensonge n’est-il pas toujours préférable au chaos ? ; cette question repose sur l’idée qu’ordre et vérité sont inconciliables, sans cesse corrompu par le mensonge et le chaos. Plus qu’un postulat idéologique, peut-être faut-il plus voir cette idée comme critique.

Daniel Dos Santos

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N.B. L’importance de savoir si la fin du film se déroule dans la réalité ou non, ne nous intéresse évidemment pas car elle pose un faux problème : celui d’une connaissance potentielle toujours susceptible d’être secrètement corrompue. Ce qui est plus important, mais ne peut ni ne doit être rapproché d’une vérité factuelle, c’est que cette dernière scène forte de l’imagerie cliché des souvenirs de Cobb ne s’apparente pas à la réalité et est vécue comme fantasme, qu’elle soit réelle ou non (d’ailleurs Cobb lui-même n’attend pas de savoir si son totem fonctionne ou non, cela n’ayant pas ou plus pour lui d’importance). Ainsi cette perception marque d’autant plus l’inconciliabilité entre ordre et vérité.

INCEPTION
Film américain de Christopher Nolan
Avec Leonardo DiCaprio, Cillian Murphy, Ellen Page, Joseph Gordon-Levitt, Ken Watanabe, Marion Cotillard.
Distribution : Warner Bross
Date de sortie : 21/07/2010


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4 Comments »

  • Editorial # 39 | Stardust Memories said:

    [...] remember how you got here ? » cette phrase est prononcée par Leonardo DiCaprio à Ellen page dans Inception pour lui prouver qu’elle est dans un rêve, car « on ne se rappelle jamais le [...]

  • Cobb said:

    Thank you very much for that glorious article

  • Black Hairstyles said:

    Great article . Will definitely copy it to my blog.Thanks.

  • Daniel DOS SANTOS (author) said:

    Ok guys. Do you actually read french ?

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