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INLAND EMPIRE vu par Florence Valero |
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La famille réunie
Pas plus curieux que cette curiosité dirait le Flaubert de Bovary. Pourtant l’étrange nous est si familier en compagnie du cinéaste.
Naomi Watts double un lapin en peignoir rose en train de repasser, Laura Dern se fait tournevisser la chair, une sorcière bourgeoise éructe de ses yeux clairs une histoire de petit garçon charriant le mal avec lui, une brune pleure devant sa télé en voyant la blonde sans bleus lendemain, le blues entre les mains, le mari fou furieux épiant l’infidélité sous un drap… bleu nuit. Noir, noir, couloir noir, pièces, pile, face de salles, pile, face de personnages, faille temporelle, conjugaison tordue par les élucubrations présentes de ce qui ne s’est peut-être jamais passé ou passera un jour… Qui sait : la femme de Billy est jalouse et poignarde Nikkie/Sue, expiant entre deux vagabondes et leurs anecdotes improvisées. A l’improviste, nous visitons la Pologne avec le même assentiment frustré : Lynch a le génie du n’importe quoi et n’importe comment, on embarque. Les yeux s’abandonnent…
Ils en ont tellement vus ces yeux, qu’ils ne contiennent nullement tout ce qu’ils absorbent, débordent un jour ou l’autre de visions plurielles et insolubles. Lynch ne garde rien et cède tout, tout ce que ses yeux ont pu voir et jeter à l’intérieur d’un corps ; on voit, on prend, on expose, ainsi s’élabore la règle quand tout auteur généralement voit, prend et expose… une partie de ce qu’il enlève ; le plus qui effarouche toute logique narrative. Lynch, lui, fait sa réserve de plus, quitte à trop filmer, trop approcher sa caméra, trop exagérer un sentiment, trop passer du coq à l’âne quand des lapins occupent l’écran, trop impliquer de personnages quand l’histoire d’un suffit, trop donner à voir de plans, de sons, d’enchaînements improbables jusqu’à étirer le temps de la fiction à 2h52 minutes.
Mais, Oh ciel ! (pas bleu cette fois), le rideau noir d’un générique tardif se relève et l’intérieur d’une demeure bourgeoise accueille la surprise party des invités du cinéaste… Et quels invités ! Voici que Lynch nous gâte encore… trop. Laura Harring décoche une œillade complice à une Laura Dern apaisée, les femmes dansent, les noms pleuvent : paillettes lettrées de stars lynchiennes... Beh oui, toute la famille est réunie, on en a vu du monde, et, allez-vous me répondre, on a toujours vu le même monde. Lassant d’user ses pupilles à mirer les pirouettes narratives du cinéaste, pensez-vous. Pas sûr, écoutons Eugène Delacroix : « Ce qui fait les hommes de génie ou plutôt ce qu’ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c’est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l’a pas été assez ». Donc, les figures répétées sont à chaque fois redécouvertes pour servir un thème hautement inépuisable à l’image de cette aiguille creusant le même sillon sur un disque vêtu de multiples arceaux. Et quel thème ! L’amour ! Crierait une réplique à la Prévert dans ces drôles de drames filés par le démiurge. L’innocence qu’il fait naître, le mal dont il accouche. Souvenons-nous des premiers pas du cinéaste, cet ABC, alphabet tourmenté d’une venue au monde redoutée. Tout est sublime, donc beau et effrayant, les rires ne sont que dents grinçantes monstrueuses, cris qui se préparent, clowns pervers et mugissants. Heureusement, le couloir s’éclaire, les cadres s’empilent les uns dans les autres et ouvrent la voie au plus touchant des écrans : la coïncidence avec soi. Mains en l’air, les deux comédiennes s’embrassent, mains tendues, la brunette étreint le mari/père, confusion des âges qui n’enlève rien au bonheur suscité par le sourire d’un enfant. Lynch malicieux élabore de nouveau ce discours complice : les horreurs que je donne à voir, je vous les donne avec amour, sans concession, avec la générosité de celui qui dit sans limites ce qu’il a à dire, tout ce qu’il a vu et écouté, des procurations d’absurdités réunies dans un même chant ou champ (pour ceci, voir l’article sur Mulholland Drive).
Ainsi se trace le probable fil(m) directeur pour un directeur de film… multiplié. Que d’yeux à travers lesquels les images transitent ! Car l’essentiel d’une telle pyramide visuelle se fond dans cette seule et même question. Qui voit ? Les écrans se chevauchent presque, un raccord regard s’ajoute à ce qui a déjà été vu. Et le numérique en rajoute une couche : autre discernement, autre manière de voir. Le numérique rapproche sans faire de discernement, ni de jaloux. Le spectateur est invité à la table du cinéaste via le resurgissement d’une image pour signer la fausse fin. L’actrice embrasse la spectatrice, devient spectatrice et en prime, participe au défilé réjouissant de comédiens réembauchés le temps d’un générique. Pas de jaloux, Lynch numérise ses œuvres anciennes, domestique son public, le fait entrer dans sa famille. Le grain et les tâches d’ombre conviennent à l’intimité des corps, les regardants sont regardés. Un autre bouleversement s’annonce. Celui du spectateur et du spectacle déroulé. Ceux qui regardent peuvent aussi donner à voir… Et en musique s’il vous plaît.
Florence Valero
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Stardust Memories © 2005-2006 |