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Into the wild

  


 

We're off to see Alaska...

 

Inutile de nier la naïveté de cette entreprise produite uniquement par une impulsion égoïste. L’ambition d’Into the wild est avant tout et surtout de vouloir masquer la rébellion par un acte symbolique : quitte le monde moderne, revenir à la nature…

 

Évidemment, on se rend compte très vite que notre Jackson (Chris McCandless, Alexander Supertramp… appelons-le comme on veut, Jackson n’est pas plus mal) répond aux idéaux moraux petit-bourgeois de ses parents. Il en est la continuation même et pourrait tout aussi bien s’apparenter aux bourgeois démocrates par culpabilité. Ce n’est pas grave en soi. Ce qui l’est plus, c’est la honte que l’on essaie de cacher sous les bons sentiments et une morale toute puissante que l’on ne suit pas forcément.

Il n’y a bien que Jean-Michel Frodon qui soit capable d’assimiler la pensée de Kerouac aux « alternatives des années 60-70 »1 (on aimerait penser à une coquille, mais la conviction d’être précis de Frodon nous inquiète) et de les comparer, en plus, au film de Sean Penn. Aussi, contrairement aux évidences, le personnage « Kerouacien » serait l’antithèse totale de Jackson qui veut échapper à ses « parents, aux hypocrites, aux politiciens (…) à la société ».2 On pourrait citer Kerouac au sujet d’une interview qu’il donna à Ben Hecht : « tout ce qu’il voulait c’était que je parle contre les gens (…) il aurait voulu que je parle contre le monde entier, voilà son idée de la liberté, ce qu’il appelle liberté. (…) Non, je veux parler en faveur des choses ! »3

 

Le film de Sean Penn tient sans doute moins de Kerouac et Marc Twain, qu’il tient de la littérature russe. Family happiness (Le Bonheur conjugal) de Tolstoï, par exemple, est un guide moral, notamment lorsqu’il s’agit d’abstinence, que suivra notre Jackson(face à la beauté insolente de notre chère Tracy T). Il y a une sorte de monumentalité dans le roman russe que l’on retrouve bien sûr chez Tolstoï mais aussi chez Pasternak, Dostoïevki, Gogol. Plus encore, toute cette littérature, berceau des conceptions romantiques de Jackson, est ancrée dans le 19ème siècle (et le tout début du 20ème). Et c’est dans cette conception romantique de l’espace que se confond notre personnage. L’abandon de la société, c’est aussi une manière pour Jackson d’éviter une carrière parce que « les carrières sont une invention du 20ème siècle. Je ne veux pas d’une carrière » nous dit-il. Lui, c’est le 19ème siècle qu’il veut : l’époque où l’Alaska, que l’on a appelé un temps  « l’Amérique russe » appartenait bel et bien à la Russie. L’époque de H.D. Thoreau, Karl Marx, Jack London, aussi.

 

Finalement, l’idée qui émerge avec sincérité du film, c’est que notre Jackson veut retourner près de son papa et sa maman qu’il aime, et vivre une jolie vie. Écrivain sans doute, se dit-il. Évidemment, d’un point de vue politique, cette rébellion de deux années au pays de la neige, des forêts, et des nounours en liberté semble bien régressive. D’un autre côté, le retour à la maison n’aura jamais lieu. Par une pure et cruelle coïncidence, le film est sauvé.

 

Jackson veut donc aller vers le Nord. Pas vers l’Ouest (à la manière du cinéma américain classique de conquête de l’Ouest), pas vers l’Est (retour aux origines développé notamment par le Nouvel Hollywood), mais vers le Nord. Sans doute que le film de Sean Penn veut suivre la pensée de Jackson : faire un tout qui ne ressemble à rien. Mais comment ne pas penser au Magicien d’Oz, dont Into the wild est le remake à peine voilé ?

 

A travers les personnages de Jan Burres (interprétée par Catherine Keener), Ron Franz (Hal Holbrook), Tracy T (Kristen Stewart), Wayne (Vince Vaughn), ce sont les personnages de la mère, le père, la sœur, le grand frère imaginaire de Jackson que l’on retrouve. Ce sont les épouvantail, homme de fer et lion peureux de Jackson. A travers tout le film, Jackson retrouve sa famille, aidera chaque personnage, un par un, puis continuera sa quête seul. Cette quête dirigée par une curiosité enfantine donc pure (d’où des détours vers le sud avant d’aller vers le nord) ne cherche au final qu’une promesse de rédemption. A cette mesure, Into the wild tout entier est un acte de pénitence. Jackson sait qu’il finira comme ses parents (car après des mois de tramping, il voit toujours dans son reflet l’image d’un businessman gominé). Il veut se pardonner autant à lui-même qu’à ses parents. Il pense aussi qu’il est de ces personnes qui ne méritent pas l’amour. Et Jackson semble soupçonner le manque de ses parents et de la société quand il prend la décision de quitter l’Alaska de son « bus magique ». Mais d’un seul coup, dès que le futur idéal de Jackson se met en place, c’est le présent qui fait défaut. La rivière est devenue trop large et trop rapide pour être traversée (l’eau ayant dégelé au printemps), la nourriture se fait paradoxalement rare, on ne peut plus compter sur les provisions que l’on avait avec soi. On est face à des animaux sauvages et des plantes vénéneuses. Jackson n’est pas au bout de ses surprises, car même ses précieux livres vont alors le tromper. Il va confondre deux plantes dans son livre de botanique et manger la mauvaise. C’est comme si Dieu qui lui apprend à l’instant à pardonner le punissait en même temps d’avoir trop joué avec le feu. Ce serait évidemment trop simple que de partir en vacances, deux ans, en pleine nature, en Alaska, puis de revenir l’air de rien. Inévitablement, le film tombe finalement dans la morale qu’il a esquissée tout du long : « There’s no place like home ». Et Jackson lève les yeux vers le ciel, vers le soleil, vers le silence, et imagine ses retrouvailles avec ses parents, qui le serreraient dans ses bras, en larmes, et qui l’aimeraient.

 

Daniel Dos Santos

 

1. Jean-Michel Frodon, « Intro the wild : Pas de pays pour les hommes jeunes » in Cahiers du cinéma, N°630, janvier 2008.

2. Propos de Jackson dans le film

3. Jack Kerouac, « Sur les origines d’une génération » in Vrai blonde, et autres, Paris, Gallimard, 2006.

 

 

 

 

 Réalisation

Sean Penn

 

 Interprétation

Emile Hirsch

Marcia Gay Harden

William Hurt

Vince Vaughn

Catherine Keener

Kristen Stewart

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

9 janvier 2008

 

 

 

 

 

 

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