Isaach de Bankolé – Interview

Vous disiez hier que Jim Jarmusch, vous faisait travailler sans script, mais est-ce qu’il vous guide au niveau des gestes dans The Limits of Control ?
La gestuelle non, il me guide au niveau de l’émotion, il parle beaucoup de l’émotion des personnages.
Est-ce vous prenez certaines initiatives, par exemple, le personnage s’allonge avec ses chaussures ?
Ce n’était pas mon initiative, Jarmusch avait décidé que le personnage se couchait sans jamais se déshabiller, les postures peuvent varier : les yeux ouverts, les mains derrière la tête, c’est venu comme ça.
D’autres initiatives que vous auriez apporté au film ?
Des choses qu’il m’a vu faire sur le plateau quand on ne tournait pas et qu’il a reprises dans le film…
Un exemple ?
Le personnage applaudit dans la scène du flamenco, ça ce n’était pas écrit du tout, moi je regardais quand on tournait sur le groupe de Flamenco, j’étais là en spectateur, à la fin de la prise j’ai applaudi par ce que c’était tellement beau. On s’est dit, on incorpore ça dans le film, donc on a tourné sur moi, deux trois prises qui n’étaient pas prévues.
D’ailleurs, ça doit être la seule scène où vous souriez dans tout le film, si je ne me trompe pas ?
C’est une des rares scènes où on voit un peu ce personnage-là lorsqu’il n’est pas en mission… juste l’expression de quelque chose qu’il est en train de vivre là sur le moment, et qu’il apprécie.
On dirait que même devant les tableaux, il est en mission.
Il est tout le temps en mission…
Les gens parlaient des langues différentes sur le plateau, c’était agréable ou difficile ?
C’était agréable, même on ne comprenais pas tout, quand on parlait espagnol il y avait plein de choses que je ne comprenais pas. C’était beau, vivant, agréable. L’expression, les langues ne sont pas une barrière, spécialement dans les films de Jim, : j’ai fait un film avec lui, Ghost Dog, où les personnages ne parlent pas la même langue, et sont les meilleurs amis.
C’ést toujours cette idée des deux personnages qui, même s’ils ne comprennent pas exactement ce qu’ils disent, la communication passe outre…
Qu’on parle la même langue, ou qu’on ne parle pas la même langue, il peut y avoir des malentendus, des concommitances, des relations très intimes qui se nouent entre des êtres humains, c’est un thème récurrent dans l’oeuvre. La langue n’est pas a priori un obstacle, c’est un obstacle quand on y met du poids, mais quand on y met de la légèreté… la preuve c’est que enfants comprennent toutes les langues, et se foutent des langues.
C’est vrai, en tous cas, ils les apprennent toutes ! La légèreté, c’est important pour vous aussi ?
Oui, il ne faut pas se prendre au sérieux, plus on aborde les choses avec légèreté, plus on a de recul pour voir les choses sous différents angles.
Cette idée de différents angles, c’est un peu ce dont vous parliez hier quand vous mentionniez les répétitions et les « petites différences », cette idée, c’est tout à fait celle de Gilles Deleuze, dans Différence et Répétition, vous connaissez ce texte ?
Je connais un peu Deleuze, j’ai déjà lu quelques essais, mais je n’ai pas lu ce texte.
L’idée que vous développiez hier, que les répétitions permettent les petites différences, c’est très proche de l’idée de Deleuze.
Oui, les gens espèrent un développement qui va de A à Z, et encore Z1, Z2 Z3; mais la vie elle-même ce n’est pas une extension illimitée. C’est un ensemble de choses répétitive. Presque tout est répétitif ! C’est espacé dans le temps, et cela varie selon les personnes. Il y a des personnes qui n’ont besoin que de trois heures pour se reposer et dormir, il y en a qui ont besoin de huit heures, mais tous on respire, expire, inspire, expire, inspire. Se réveiller, dormir : sans répétition, il n’y aurait pas de vie humaine. Si on se réveille pas le lendemain… bon, on est mort. Donc on dort on se réveille, on expire, on inspire, mais une fois qu’on arrête de faire un de ces mouvements, arrêter le système des répétitions, c’est arrêter la vie… Jim parlait d’imagination aussi, répétition, variation, imagination, sans imagination, rien ne pourrait exister, l’imagination précède toute création, tout ce que l’être humain à eu besoin de créer a d’abord été crée par lui.
C’est inspirer, expirer, imaginer votre devise ?
Oui, et le reste c’est des variantes.
Mais quel est l’intérêt des variantes ?
L’intérêt des variantes c’est de voir qu’à l’intérieur d’un intervalle il y a toute une palette illimitée de couleurs. La distance dans un intervalle est sensible, variable, elle se contracte, donc elle est maniable. La distance dans un intervalle n’est pas la même car on ne marche pas à la même vitesse. Si on part ensemble de A, peut être qu’on ne prendra pas le même chemin, peut être vous vous arrêterez pour regarder le ciel, peut être je m’arrêterais pour faire autre chose, peut être je ne m’arrêterais pas du tout, donc la distance ne sera pas la même. Donc les détails sont plus importants que les grandes idées.
Qu’est qu’ils vous apportent ces détails, ils vous surprennent ?
Les détails sont surprenants, et à la fois c’est comme s’ils surgissaient, ils ont toujours étés là mais on ne les voyait pas, parfois ils nous parlent, parfois ils nous apparaissent, parfois ils se cachent de nous, parfois on ne les perçoit pas tout de suite, parfois on les perçoit longtemps après. Leur importance est infinie dans le système humain.
Vous avez un système philosophique, mathématique qui a l’air d’être complet, est-ce que vous le pensez comme ça.
Oui je pense que la vie humaine est très mathématique, l’expression, le geste, on pense qu’elles sont innées, parce qu’on a passé l’étape de la conception, ou on apprend, cette étape là on la passe, jusqu’à un age on est capable de réfléchir par soi même. Mais en réalité tout est très mathématique, il n’y pas un geste qui ressemble à un autre que l’être humain, fait, dans le temps et dans l’espace. Déjà avec le temps ça change, l’espace est maniable en fonction du volume, en fonction de la surface, mais c’est quelque chose qui a sa propre logique. Parfois on se demande pourquoi, on a fait ci, pourquoi on n’a pas fait ça, mais on aurait pas pu faire différement.
L’esprit mathématique est un peu comme ça, il y a tout un tas de choses différentes, et finalement il n’y a qu’une solution. On tente ça, ça ne marche pas on écarte, et on essaie d’affiner. Alors que dans la vie la solution elle s’affine d’elle même, c’est l’intuition.
Ce n’est pas les essais et les erreurs.
Parce que l’intuition n’a pas ce problème là d’erreur.
Comme diraient les personnages dans Limits of Control, est ce que vous intéressez à Einstein, par hasard ?
Je m’intéresse à tous les philosophes, à tous les musiciens, oui je m’intéresse à Einstein, comme je m’intéresse à Kandinsky, à Wittgenstein…
Si vous deviez citer les philosophes et mathématiciens qui vous inspirent le plus ?
Einstein, Wittgenstein, Fermat…
Fermat, savant très méconnu ! Et les peintres alors ?
Kandinski, Greece(??), les cubiste surtout pour leur réflexion sur l’espace et le temps. C’est intéressant de voir comment ils peuvent fixer un paysage par exemple dans l’espace et le temps, car on se dit que même si on les a vus mille et une fois, cette façon de les capter en fait des moments exceptionnels.
Propos recueillis par Céline Murillo











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