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Interview : Jasmine Trinca
Révélée très jeune par La chambre du fils (Palme d'Or 2001 à Cannes pour Nanni Moretti), Jasmine Trinca a ensuite enchaîné, sans avoir jamais pris de cours de théâtre, les films italiens les plus populaires de ces dernières années (Le Caïman, Romanzo Criminale, Nos meilleures années). D'un naturel étonnant à l'écran, la jeune comédienne de 26 ans s'avère aussi charmante et décontractée lors de cette interview qu'elle nous a accordée au Festival de Cannes, sur la terrasse Un Certain Regard, sélection dont elle était membre du Jury cette année. S'exprimant en français, souriante, en baskets et jogging, elle représente le jeune cinéma italien comme on le rêve, c'est-à-dire aussi dynamique et riche que certaines cinématographies émergées récemment (Corée, Allemagne, Roumanie...). A l'heure où Cinecitta est désertée, où la production peine à accoucher de plus d'une cinquantaine de films par an, où le festival de Venise peine à se maintenir face à sa concurrente romaine, souhaitons une meilleure santé au cinéma italien des années à venir.
Es-tu à l'origine une cinéphile?
Pas trop. Mais j'aime beaucoup aller au cinéma. Je ne sais pas si tu es au courant que Nanni Moretti a une salle de cinéma à Rome, le Nuovo Sacher. J'habite juste à côté. Là-bas, j'ai découvert beaucoup de films, que j'ai aimés beaucoup, beaucoup. Moretti y fait une programmation très particulière. J'ai commencé à y aller à partir de seize ans, pas avant. Avant, je voyais des films comme Indiana Jones... mais pas les films de Bresson!
L'an dernier je t'ai vue dans deux films, Le Caïman et Leçons d'amour à l'italienne. As-tu envie d'alterner tour à tour les rôles dans des films d'auteur et des films grand public?
Mais tu es cinéphile ! Pourquoi es-tu allé voir Leçons d'amour à l'italienne? C'est le seul film très commercial que j'ai fait. J'avais fait le film de Moretti, puis Nos meilleures années, qui étaient des films d'auteur. Donc pour faire quelque chose de très différent, j'ai voulu faire cette comédie, qui était un peu différente de ce que je suis mais où je me suis beaucoup amusée. Ce n'était pas facile parce que je jouais le rôle d'une fille de la bourgeoisie romaine, et moi je ne suis pas comme ça. Mais pour moi c'est important de faire des choses vraiment très différentes – sinon on peut rester bloqué, enfermé dans un type. Beaucoup pensent à moi comme « la fille de Moretti »... j'aime ça, mais j'aime aussi d'autres choses.
L'Ami de la famille de Sorrentino, présenté l'an dernier en compétition à Cannes, est sorti récemment en France. Néanmoins, on connaît assez peu les jeunes cinéastes italiens, en comparaison avec ce qui se passait dans les années 70 ou 80. Par exemple, cette année à Cannes il n'y a aucun film italien en compétition. Est-ce parce que leurs films ne viennent pas jusqu'en France, ou y-a-t-il une crise d'inspiration du jeune cinéma italien?
C'est vrai qu'en Italie nous avons des problèmes avec la production et la distribution des films. Pour un jeune cinéaste, c'est encore plus difficile de faire son propre film, de rechercher, de trouver l'argent. Les scénarios sont aussi très télévisuels, ce qui est un peu la difficulté avec le cinéma italien. Il y a 30 films produits chaque année, ce qui n'est pas assez. En France, je crois que c'est beaucoup plus. Du coup on connaît peu nos jeunes metteurs en scène : tu as cité Sorrentino ; il y a aussi Emmanuele Crialese, qui a fait Respiro.
La présidente de ton Jury à Cannes cette année, Pascale Ferran, avait dressé un tableau inquiétant du cinéma français aux derniers Césars, pour d'autres raisons mais avec des résultats semblables. Est-ce que l'écart croissant dont elle parlait entre petits et gros budgets est aussi sensible de la même manière en Italie?
Leçons d'amour à l'italienne par exemple était un gros budget, financé par les capitaux privés d'un producteur. Nous avons en Italie deux sortes de production. La première est la télévision publique, qui s'appelle la RAI. La deuxième est Medusa, qui est une société dont les capitaux sont tenus par Berlusconi. Et toutes les deux sont télévisuelles. Il y a aussi à côté les gros budgets qui sont un peu comme des films de Noël, calculés avec une grande attention pour le public, et qui remportent de grands succès.
La compétition Un Certain Regard s'achève demain. Peux-tu nous parler de vos habitudes de membres du Jury, et de ton expérience festivalière au quotidien?
On fait des réunions de Jury chaque jour. On se voit au déjeuner pour parler un peu des films que nous avons vus. Pascale Ferran est une présidente très juste. C'est bien aussi que nous venions d'horizons différents. Je suis actrice, mais il y a aussi un documentariste américain, une critique chinoise... Nous avons deux ou trois films par jour, que nous voyons avec le public. Donc je note si le public applaudit ou pas. Même si ce n'est pas essentiel. D'une certaine façon, le fait que le film soit réalisé par un cinéaste marginal ou peu connu, qui aura des difficultés à montrer son film, influence notre point de vue. Il faut penser à cela. Mais d'une autre façon, s'il y a des films montrés à la compétition Un Certain Regard qui sont réalisés par des réalisateurs qui ne sont pas au début de leur carrière, ça marche aussi. La première chose, c'est le film. Après, on va regarder s'il a été fait par un maître ou un débutant. Mais la première chose reste le film. Pour Un Certain Regard, le prix est accompagné d'une aide à la distribution du film en France. Tu peux faire un film, que personne ne verra. La distribution est donc un élément fondamental. C'est vraiment la première marche pour un film. Ici, il y a 30.000 euros de récompense, ce qui n'est pas beaucoup, mais est au moins l'assurance que le film sortira en France.
Propos recueillis à Cannes le 24/05/2007 par Mikael Gaudin Lech
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Jasmine Trinca
Interview réalisé à l'occasion de sa présence à Cannes en tant que membre du Jury Un certain regard
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