Home » Cinéma, DVD/video

La Fille du RER – André Téchiné

8 octobre 2009 2 104 views No Comment

Deux ans seulement après avoir filmé Les témoins de l’émergence du Sida dans les années 80, André Téchiné s’attaque à un autre traumatisme sociétal : le tabou de l’antisémitisme. Son approche passe par un fait divers qui a secoué le petit monde politico-médiatique : en 2004, une jeune fille désœuvrée s’invente une agression antisémite. Les déclarations d’indignation et de soutien s’étaient multipliées avant même que les faits soient avérés. Avec un tel sujet, on voit très bien s’esquisser les gros traits du film à thèse, dénonçant l’incompétence des journalistes et la perversité de nos dirigeants, prêts à instrumentaliser la détresse d’autrui pour s’octroyer les rôles de pères protecteurs, gardiens de la paix et dépositaires de la morale républicaine.

Ce serait compter sans la finesse d’un cinéaste qui maîtrise depuis longtemps l’art de la confection de personnages profonds et complexes, à tel point qu’il regrettait à la sortie des Roseaux sauvages que les histoires d’amour adolescentes qu’il avait brodées aient estompé, dans l’esprit des spectateurs, l’arrière-plan de la guerre d’Algérie. De fait, Téchiné est très conscient que le message « critique » est attendu et qu’il ne suffira pas à faire un bon film. C’est sans doute pour cette raison qu’il le fait passer en deux phrases dans les propos de l’avocat joué par Michel Blanc.

la-fille-du-rer-1

L’explication, le didactisme, la recherche de causes aux conséquences qu’on connait, voilà un autre écueil dans lequel il aurait pu tomber et qu’il esquive une nouvelle fois après Les témoins. Cela tient à peu de choses, le choix des mots se révèle être un indice important. Le film est divisé en deux chapitres annoncés par deux cartons : « Les circonstances » puis « Les conséquences ».

Les « circonstances » et non « les causes ».

Téchiné ne cherche pas à expliquer, bien au contraire. S’intéresser à des causes, ce serait faire un travail de journaliste, de sociologue, de commentateur. Et ils sont si nombreux. Lui est un artiste. Il a entendu parler de cette fille de 20 ans qui s’est inventé un mensonge pour exister, pour être aimée, reconnue. D’une certaine manière, il exauce son souhait. En recréant l’histoire de sa vie, il fait entrer dans la fiction celle qui a un jour espéré trouver le salut par l’imagination.

Téchiné, on le sait, n’a pas peur de la forme du récit choral et souvent il aime tisser des intrigues amoureuses, familiales secondaires pour donner forme, consistance et épaisseur à son sujet. Outre la grande maîtrise de la narration, le succès des Témoins tenait bel et bien à l’existence à l’écran de quatre ou cinq personnages forts et attachants par les faiblesses que le récit mettait à nue. Cependant, jamais le jeune homosexuel pourtant interprété par un inconnu, ne s’effaçait derrière les personnages hauts en couleur de Emanuelle Béart, Sami Bouajila, Julie Depardieu, Michel Blanc…

S’il y a une faiblesse à trouver dans La Fille du RER, elle est là. Emilie Dequenne s’applique à incarner Jeanne sur le mode de la présence fuyante, à la fois transparente et opaque. Jeanne, dans le film, est donc un personnage spectral qui cherche sa place et dont les actes sont présentés de telle sorte qu’on ne puisse jamais éprouver vraiment d’empathie ou d’antipathie à son égard. Présence perturbante dont on pourrait dire qu’elle inscrit des croix gamées et des cicatrices sur son corps, comme le fantôme revêt son drap blanc et son boulet. Elle se situe dans un entre-deux fragile qui déplace sans effort les lignes de force du récit, les crispations, à mesure qu’elle se déplace dans le temps et l’espace. Dès lors, elle (et le spectateur avec) a besoin de points d’accroche, de figures tutélaires qu’elle puisse hanter à sa guise. Malheureusement celles-ci manquent curieusement d’intérêt. Catherine Deneuve enchaîne désormais les rôles de mère poule inquiètes (Un conte de noël, Après lui, on pourrait ajouter Je veux voir) et Michel Blanc mime encore le professionnel sûr de lui, délesté des failles de son personnage de médecin dans Les Témoins. Comme si Téchiné peinait quelque peu à renouveler, rafraîchir l’image des acteurs qui lui sont chers. De même, la famille autour du personnage de l’avocat rappelle lointainement et sur un registre assez pauvre, celle de L’heure d’été (fils baroudeur dans le village mondial, petit-fils mal dans sa peau…) ressassant les mêmes enjeux de transmission et de patrimoine fastueux.

Mais revenons à Jeanne. Contrairement à ce que suggère le titre elle n’est pas qu’une fille du RER. Filmée avec la nervosité et l’impatience qui caractérise le style de l’auteur, elle passe d’un moyen de transport à un autre (roller, RER, barque) sans jamais trouver la paix, l’apaisement. Comme dans la séquence introductive, elle file à grande vitesse dans un couloir obscure mais peine à en sortir, à descendre sur un quai où pourraient l’attendre une maison, un travail et un mari aimant. La vie, quoi. Enfin la vie suivant la norme telle qu’établie par « La » société. Car tout ça ne va pas de soi, c’est ce que cherchait à montrer un autre beau film français récent : Versailles.

C’est ce rapport à la norme qui rend l’histoire d’amour entre les personnages d’Emilie Dequenne et de Nicolas Duvauchelle si émouvante. Le jeune homme qui tombe fou amoureux d’elle est lutteur, avec derrière lui une jeunesse difficile d’orphelin. S’il accepte un travail de gardiennage dans une boutique louche de matériel hi-fi, c’est pour ça : pour avoir un home sweet home, un travail et une vie de couple comme tout le monde. Rappelons que dans la lutte, il faut combattre l’adversaire pour ne pas sortir du cercle rouge et pour l’immobiliser. Pour Jeanne et Franck, il ne s’agit pas d’autre chose. Peu favorisés par leur origine sociale, ils sont prêts à tout pour s’intégrer, rester dans la société, en essayant de ne pas mordre sur la ligne rouge. Peine perdue. On pense au couple du Silence de Lorna. Dans les deux films, les personnages cherchent à quitter la périphérie (les pays de l’Est ou la banlieue parisienne) pour s’assurer une place dans le centre (la Belgique, Paris). Là où il y a de quoi se nourrir.

Tout ça n’est donc pas complètement nouveau. Il faudrait plutôt chercher le terreau fertile du film dans sa tentative de mettre en scène la contamination des discours majoritaires, stéréotypés. Extraits de JT, de documentaires sur la Shoah, discussions sur internet par webcam… Téchiné laisse les contenus parasites envahir ses images, et par extension son héroïne. Par contraste, il nous donne à sentir la violence avec laquelle ces discours, dans la forme, s’imposent à nous par leur rudesse, leur sérieux, leur sécheresse. Dans la scène de drague sur le Net, s’impose à nous, comme une évidence, la brutalité, l’absence de nuances des mots et de la typographie utilisés qui s’inscrivent sur l’écran d’ordinateur (et simultanément sur toute la largeur de l’écran du film). Loin, très loin d’un film tel que The World dans lequel Jia Zhang-Ke insérait également des SMS à l’image dans un style proche du jeu vidéo, de la fantaisie numérique et poétique.

la-fille-du-rer-2

Du discours amoureux au discours journalistique, de l’écrit à l’oral, c’est le même ton sentencieux et tranchant qui s’impose plus qu’il ne s’adapte aux personnages, à Jeanne. Des mots, des idées et des images en noir et blanc pour marquer les consciences. Même le JT pourrait être en noir et blanc, s’il ne fallait pas inscrire les chiffres de la peur (hausse des agressions antisémites) en rouge sang.

Dans la vie et dans le film, c’est la couleur (même si la photo n’est pas toujours très harmonieuse) qui domine. Les couleurs. Et avec elles, la nuance.

André Techiné est un cinéaste vivant, et contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est-à-dire que même si ses films sont souvent loin d’être parfaits, ils n’en restent pas moins traversés par un souffle de vie très personnel, un sentiment d’urgence et d’angoisse existentielle qui les font échapper aux clichés, à l’anecdote, au fait divers. Depuis quelques films, il semble être arrivé à une maîtrise de son art qui lui permet de faire oublier les maladresses. Une belle confiance assortie d’une énergie électrique puissante qu’on ne souhaite pas voir s’affaiblir à l’avenir.

Raphaël Clairefond


1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (No Ratings Yet)
Loading ... Loading ...

Comments are closed.