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La critique cinématographique passée à la guillotine (I)

 

vu par Bidhan Jacobs

 

 

 

 

 

 


 

« Où va le cinéma ? Il va tout droit se faire foutre. (…) Où va le cinéma ? Là où les gens veulent bien l’amener. (…) Pour moi, faire du cinéma est comme respirer. (…) C'est comme la respiration ou les battements de cœur. »1

 

A l’assertion reconnue « le cinéma est un art et une industrie », je dis non : le cinéma est un art. Peu importe qu’il se soit en partie hiérarchisé en une structure lourde dans sa forme industrielle et que, par opposition, des pratiques non-commerciales (avant-gardes, expérimental, art vidéo, etc.) aient émergé ou encore que les deux se mixent (Philippe Grandrieux, F.J. Ossang). Le cinéma doit être considéré comme un art quelle que soit la forme qu’il prend. Le critique est là, aux avant-postes, vite submergé (mais le chercheur le couvre), pour reconnaître la beauté dérangeante lorsqu’elle se manifeste. Et surtout pas pour attribuer des notes, des étoiles ou un bonhomme aux cinq expressions éculées !

La discipline devrait se montrer digne de son objet. Or, force est de constater la médiocrité généralisée des écrits excrétés par ceux qui sont payés pour le faire. En priorité, les magazines à gros tirage : Studio et Patrick Fabre en ligne de mire (oui M. Fabre, (re)lisez Dostoïevski !), Première et toute la clique des magazines qui, d’une part, se constituent en tribune ouverte à tout ce qu’a de plus ignoble l’industrie du cinéma et, d’autre part, infantilisent un public en profitant de ce qu’il s’accommode de la facilité, mais aussi les revues sensées plus exigeantes comme les Cahiers du cinéma avec le douteux article de Mia Hansen-Løve dans le n°605 sur Match Point où elle fait une étrange comparaison du film avec Crime et châtiment, ou encore la pauvreté du texte de François Bégaudeau dans le n°606 sur Domino, rejetant avec mépris une des propositions les plus radicales du cinéma américain contemporain, ou encore, dans le domaine de l’avant-garde, le banal article de Gilles Lyon-Caen sur le génial Fig.4 d’Augustin Gimel dans le Bref de novembre-décembre, sans compter les nombreuses erreurs factuelles qui se pérennisent parce que les gens se copient les uns les autres (encore une fois les Cahiers du cinéma, dans le n°593, la notule anonyme bâclée et infestée d’erreurs pour la disparition de Joseph-Marie Lo Duca qui avait été co-fondateur de cette revue), ou encore, la pression commerciale que peut exercer des sorties tel Match Point qui oblige, par exemple, Philippe Azoury de Libération à retourner sa veste afin de plaire à son lectorat – « … devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement »2 La presse professionnelle ne peut se montrer indépendante, exigeante ou intègre. Elle ne peut avoir une haute opinion du cinéma et de ce qu’il peut, étant dominée par des modèles industriels. Journaux, magazines ou revues et bien sûr télévision sont condamnés à n’être qu’une béquille.

La critique n’est pas une affaire personnelle. Elle ne se réduit pas « à exprimer une opinion subjective » (encore non M. Fabre !) ni à un exercice de style et encore moins à des duels verbaux (le Masque et la Plume m’ennuie). La critique ne devrait pas être une profession au même titre que la réalisation n’est pas un métier mais une expérience émotionnelle extrême à l’instar de ce que témoigne A. Ferrara et à ce titre une affaire intime. Les critiques devraient cesser d’écrire dès lors qu’ils sont piégés dans le système du métier, tentés par le confort des projections de presse et par la paresse intellectuelle. Critiquer demande du courage, parce que c’est choisir l’inconfort, désécuriser l’acte d’écriture. C’est ressentir une pression intérieure insoutenable, les affres de l’angoisse et le merveilleux vertige de la tachycardie : tout ce que l’on ressent lorsqu’on s’apprête à se jeter dans le vide. Ainsi, la critique n’est-elle pas affirmation d’une opinion mais proposition inventive, engagée et fragile d’une intimité bouleversée.

L’acte de critique n’a de sens que s’il apporte des éléments de réponse, texte après texte, à la question en apparence insoluble : « qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? ». Aussi, ne faut-il prendre du temps d’écriture que pour les œuvres qui en valent la peine. C’est dire si un critique ne doit pas attendre l’appel d’un attaché de presse, mais qu’il doit faire œuvre, tout comme le chercheur, d’investigation et d’initiative, aller au-delà de la dizaine de films hebdomadaires, souvent médiocres, au mieux décevants, parfois magnifiques, pour se plonger dans l’actualité diffuse et profuse de l’expérimental sous toutes ses formes.

La critique est une discipline noble, une nécessité vitale pouvant rendre compte de la création contemporaine en articulant histoire et esthétique du cinéma à l’échelle microscopique. C’est pourquoi, elle demande une multiplicité d’approches qui doivent aller contre les institutions et les standardisations. Elle doit endosser la lourde tâche d’esquisser une histoire en direct – histoire des pratiques, des idées et des formes – qui sache, d’une part, contribuer à aider le public dans son appréhension d’un art effusif et, d’autre part, travailler pour la postérité.

Cette nouvelle critique reste encore à inventer, au prix d’un dur labeur. Espérons que Stardust Memories, porté par un souffle puissant de liberté, sera très bientôt aux avant-postes de cette guerre visant à détrôner la critique actuelle et qu’il disposera d’alliés en nombre suffisant et animés de la même fureur. Hélas, le chemin est encore long et l’excellence, la ligne d’horizon.

 

Bidhan Jacobs.

 

1. Abel Ferrara, in Cahiers du cinéma, n°500, mars 1996, pp.69-70                                                                            

2. Isodore Ducasse, « Poésie I », in Les Chants de Maldoror et autres œuvres, Paris, Librairie Générale Française, 1992, p.241

 

 

 

 

 

 

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