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La France
Comeback du miracle
Vous avez parlé de cinéma français ? Vous n’y êtes pas, pas du tout. Au croisement de Ford, et des Beach Boys, voilà enfin un film français, loin d’être français. Petit ovni pour une grande symphonie de paysages et de visages. Musique de nuit. Musique de survie.
Automne 1917... Camille vit loin des bruits de la guerre, dans le Nord- Est de la France. Elle vit au rythme des nouvelles de son mari parti au front. Mais un jour, elle reçoit de sa part une lettre de rupture, brutale et elliptique. La nuit suivante, Camille se travestit en homme et part à sa recherche. Elle trouve sur sa route une troupe de soldats endormis qu'elle réussit à intégrer sans qu'ils ne se doutent de son identité sexuelle. Elle découvre au fil des jours et des nuits ce qu'elle n'aurait pu imaginer, et ce que ses compagnons de route se gardent de lui révéler : la France. Camille les suivra tout au long de leur déambulation, jusqu’à ce que le miracle se produise ; jusqu’à ce que sorti de nulle part, son mari revienne. Apparition fantôme, parmi les fantômes.
Flask back : les soldats veulent continuer sans elle. Camille saute alors d’un pont et se noie, mais est sauvée par le cadet de la troupe, qui a pour mauvaise habitude de dépouiller les cadavres d'Allemands ; et dont le destin sera fatal. Le cadet porte symboliquement cette fatalité en lui. Et la tentative de suicide de Camille apparaît alors comme une tentative de rejoindre, ce qui loin, derrière les mots et les images, semble inatteignable. La mort, qui habite peut-être celui qu’elle aime. Alors seulement, Camille est des leurs, de cette troupe de soldats déserteurs, comme leurs cœurs semblent désertés. Ils sont les fantômes d’une errance qui finit avec la mort. L’image est sublime. Longtemps qu’on n’avait pas vu des couleurs pareilles, et cette lumière pâle des plaines, et cette brume qui est comme un grand manteau pour nos petits soldats. Le son n’est pas pour rien dans l’affaire. Les doux bruissements des feuillages, le craquement d’une branche qui déclenche deux coups de feu, trois pas en avant, un évanouissement, bruit sourd du corps qui tombe dans l’herbe mouillée. Le familier bouillonnement de la marmite, le petit craquement d’un petit fruit qu’on cueille sur une branche sèche, le crépitement du feu de bois quotidien, et puis celui de l’embrasement d’une grange. Les cris suraigu d’un fermier dont le fils au hurlement dérangeant final vient d'être tué. Le bruit des bombes du front qui tombent, jamais très loin. Le cliquetis d’un fusil prêt à dégainer, le "boum" surprenant de l’arme. Le couteau que l’on plante dans une chair. Enfin, les soupirs, les respirations, des souffles à la parole, de la parole à la musique. Tout semble possible en France, et les possibilités sont infinies. Bien loin pourtant de cette France politique actuelle, à l'opposé même, Serge Bozon, allié à Axelle Ropert, son habituelle scénariste, nous dépeint une France de la communauté, fraternelle à l'envers d'un pays en pleine guerre. Une guerre qui ne semble pas finir. Leur errance nous apparaît, au fil du temps et plus la troupe avance, vaine et sans issue. Mais c'est la tentative qui est belle, et c'est arrivés aux confins de la peur, du froid, d'une misère que nous ne connaissons plus, qu'une forme de dépassement inattendue traverse le film de part en part : la musique. Qu'est-ce qu'il reste quand tout est foutu, le corps, la tête. Il reste la voix, comme toujours. La voix de ce poète farouche et touchant, que l'on fait taire. Et les voix de morceaux somptueusement composés (par Mehdi Zannad, leader de Fugu et Benjamin Esdraffo). Des sons tout droit sortis des sixties, qui ne manquent pas de décaler une temporalité déjà flottante. Des voix portées par ce seul espoir d'arriver un jour quelque part en Hollande, pays d'espoir sur lequel on se raconte des histoires d'Atlantide. Le chant dans La France ne fait qu'un avec cette fraternité, cette marche incessante, cet espoir et la possibilité d'une brèche ; d'un dépassement de la souffrance physique, mais aussi du dépassement d'une discrète forme de classicisme. Les moments de chansons dans le film marquent un arrêt du temps, évoquent une autre époque, suspendue dans le lointain futur. C'est ce temps de l'errance, et ce temps d'un autre monde ; ce temps fantôme, qui conduira nos soldats à la disparition plus qu'à la mort pourtant promise. Et c'est ce même temps en suspension du chant et de la musique, qui accompagne le miracle final. Camille retrouve son mari, dans ces plaines de sable ou de neige, nous ne savons plus; ce paysage de brume pâle, qui semble comme effacer bientôt l'image de nos ancêtres, et l'image du film.
C’est quand tout semble fini, que les membres du corps s’épuisent, s’écrasant un à un sur le sol d’un blanc poussiéreux, c’est là que la musique agit. Qu’elle doit agir. Quand tout est fini, qu’il n’y a plus d’espoir, qu’un homme est mort, que cet homme, à y repenser, était plutôt un enfant. Alors, les petits soldats, comme de bons petits soldats, sortent leurs instruments de musique, un à un. Une note, une voix ; le miracle est possible.
Sylvie Testud en femme garçon et Pascal Greggory en père de la troupe sont parfaits. Quand à Guillaume Verdier, le cadet de la troupe, son froncement de sourcils d'adolescent enragé, suivi de l'esquisse d'un sourire timide ; son regard sombre au visage d'ange ne peut pas ne pas nous atteindre. Bientôt, sur vos écrans, le retour d’un cinéma du miracle.
Laurie Lassalle
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Réalisation Serge Bozon
Interprétation Sylvie Testud Pascal Greggory Guillaume Depardieu
Origine France
date de sortie 21 novembre 2007
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