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La Graine et le mulet
Une famille française de Marseille comme les autres : Slimane vit avec sa nouvelle femme et la fille de celle-ci, tandis que sa première femme réunit toute la famille devant un couscous magistral, tout en lui gardant une part. Une famille recomposée, aimante, dominée par des femmes loquaces aux multiples états d’âme et rancoeurs cachées sous la table. Mais voilà, Slimane n’a pas cotisé comme les autres travailleurs français. Lorsqu’il est renvoyé du chantier naval, où il a travaillé toute sa vie, il n’a d’autre issue que de rentrer au bled. A moins que… Slimane et ses deux familles vont monter un restaurant sur un vieux bateau dont la spécialité sera le couscous au mulet. Autour de cet évènement la famille fait tour à tour front commun ou se disloque. Chacun faisant exploser son individualité et révélant ses blessures et failles secrètes, mettant en péril l’entreprise commune. La Graine et le mulet nous emmène dans l’intimité d’une famille. Au moment où dans la vraie vie, tout invité poli s’éclipserait en disant : « je vous laisse en famille… ». Alors que là, il reste captif de la parole et du noir de la salle.
Le débordement
La nourriture est la première chose qui déborde dans ce film dont le titre est une périphrase pour désigner le couscous de poisson (la graine, c’est la semoule, et le mulet, le poisson). Dans ce milieu modeste que nous peint Kechiche avec le réalisme cru qu’on lui connaît, jamais la nourriture ne manque, et elle fait l’objet au contraire d’une profusion surabondante. C’est d’abord le poisson qui déborde littéralement du congélateur de l’ex-femme de Slimane, mais qui déborde aussi, on le devine, de celui de sa fille, qui se plaint à son tour de recevoir encore du poisson, quand elle en rapporte déjà de la conserverie où elle travaille. Puis c’est au tour du fameux couscous, dont le réalisateur ne laisse rien échapper de la préparation interminable, puis de sa dégustation, lors du repas dominical où toute la famille, c’est-à-dire presque tout l’immeuble, est rassemblée. La caméra s’approche des bouches béantes, happant les morceaux de poisson, suçant les piments, charriant les grains de couscous qui s’essaiment sur les lèvres. Elle suit le trajet des doigts dégoulinants de sauce, des chairs satisfaites, des nuques renversées, des narines exaltées, des yeux brillants. Le fameux plat a toujours le même effet, lorsqu’il est dégusté quelque heures plus tard, par Slimane et la jeune Rym, sa « fille adoptive », l’enfant de sa nouvelle compagne. Le couscous, comme tous les autres, Rym en raffole. Il fait l’objet pour tous d’un culte. On ne tarit pas d’éloge à son sujet, on l’admire, on le partage, on en reprend, on s’en « casse le ventre », comme dit l’adolescente. Comme le couscous déborde du plat, les images débordent du cadre, les corps saturent l’image, et les paroles à leur tour envahissent la bande-son.
Celui qui s’était déjà montré virtuose de la logorrhée filmée dans L’Esquiveréaffirme ici sans conteste son titre avec son troisième long-métrage. Les personnages vomissent les mots sans épuiser leur sens, ils se laissent envahir par le langage qui s’offre comme seule possibilité d’extérioriser l’expressivité qui les submerge. Dans ces moments d’irruption verbale, lorsque Rym s’énerve contre Kader, le fils de Slimane, ou plus tard contre l’obstination de sa mère, ou lorsque Julia hurle sa rage si longtemps contenue, contre son mari adultère, la caméra de Kechiche n’a alors plus rien d’autre à faire que de laisser le personnage créer l’évènement. A l’inverse d’une scène figée ou d’une pause narrative, c’est dans ces épisodes de monologues parfois pourtant très longs, dans ces véritables performances d’acteur, que s’enracine le film dans toute sa profondeur. Tout à coup, la mesure ne résiste plus, le temps est anéanti, et ne se révèle alors plus que la puissance de l’existence, le cri de la vie qui est tout à la fois contraction et relâchement, tension extrême, lorsque le monologue semble à chaque seconde être à son paroxysme, et relâchement infini, lorsqu’il n’en finit plus de se finir.
Comment définir alors le cinéma de Kechiche autrement que comme un élan vital bergsonien, la vie dans son évolution créatrice, qui se donne toute entière dans un débordement ? Comme dans un emboîtement de poupées russes, chaque évènement du film constitue l’échantillon de sa totalité, comme si le film pouvait s’étendre à l’infini sans jamais s’achever. Car en effet, le film ne s’achève pas, mais s’étire de plus en plus, et la fascination n’en est que plus grandissante. Tout continue à déborder dans ce banquet final, où tandis que les verres ne cessent de se remplir, les langues se délient, les personnages se salissent, et le ventre de Rym se bombe et bafoue la morale s’il en reste. Les personnages, dans un désespoir tendu vers la vie emploient toutes leur ressources et se donnent jusqu’au dépassement et l’excès. Slimane continue de courir éperdument quand il ne cesse d’être au bout de ses forces, Rym n’arrête jamais sa danse lascive accompagnée de musiciens inépuisables, et tout le monde est emporté, la vie ne cesse de se dérouler et de repousser sans cesse ses limites. Le film, borderline, ne bascule pourtant jamais dans la tragédie, car c’est l’élan qui l’emporte, un élan désespéré, certes, mais débordant de vie.
Suzanne Duchiron & Anne Grall
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Réalisation Abdellatif Kechiche
Interprétation Habib Boufares Hafsia Herzi
Origine France
date de sortie 12 décembre 2007
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