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La Question humaine

  


 

 

Heartbeat detector

 

Errance quand tu nous tiens ! Si le film de Nicolas Klotz était une rivière, son texte en serait la source inépuisable. Et, plus précisément, c’est la voix qui porte le texte, mais qui porte aussi la musique, qui tient le fil de cette narration errante.

Les images accompagnent le son (plus que l’inverse) avec une beauté singulière.

C’est un film blanc et nuit. Blanc et bleu, mais de ce bleu des profondeurs de l’abyme, sombre, très sombre. Comme les cheveux de cette fille au visage pâle et grands yeux noirs dont la voix (encore elle) hante le héros du film, Simon. Le chant de cette jeune femme est peut-être ce qui symboliquement tend Simon à se libérer ; à comprendre le langage non plus comme celui du psychologue d’entreprise qu’il est, mais comme le langage des possibles. De la poésie à la vie, il n’y a qu’un pas. La voix de cette fille est le fantasme du héros : ce seul désir devient le nôtre. On ne l’entendra jamais vraiment, ou si peu, comme une esquisse. Car la parole dans le film de Klotz est prise entre le dire et le non- dit, qui est le propre de la poésie. Ainsi, peut-être, un flou scénaristique qui nous conduit à des pistes trop nombreuses pour qu’elles soient totalement résolues, peut-être aussi parce qu'elle sont irrésolubles. Mais qu’importe, le film parvient à nous mener au cœur d’une question, la question humaine.

 

Dans le documentaire tout juste projeté d’Helena Klotz, Les Amants Cinéma, Nicolas parle de cette question humaine, qui apparaît plus comme une question d’humanité. La vraie question de l’humanité, dit Klotz le regard rivé à la fenêtre de son HLM, ce n’est pas l’amour ; l’amour est une chose intime, naturelle, individuelle. La vraie question de l’humanité, c’est le fascisme. Toute forme de fascisme. Oui, on ne saurait contredire cette obsession. Dans La Question humaine, appelée « Heart Beat Detector » dans sa version anglaise, deux mondes s’affrontent. Le « Heart Beat Detector », c’est une machine inventée grâce à une haute technologie censée déceler les battements de cœur des clandestins dans le coffre des véhicules. Il existait déjà une méthode non moins imparable : la détection du corps humain par son émission de gaz carbonique. La machine décelait à ce moment la respiration. La technique n’était peut-être pas assez performante, car un homme peut cesser de respirer un bon moment tout en restant vivant. Ainsi, donc, ce « détecteur des battements de cœur », auquel il semble difficile bien que possible d’échapper (il doit bien exister des méthodes un peu chimiques pour feindre une sorte de coma, ou d’arrêt cardiaque, mais nous allons déjà par un chemin sombre et se rétrécissant, vers un risque, qui est celui de la mort).

 

Cette réflexion mène au cœur de la question humaine : jusqu’où peut aller la technologie au service de la déshumanisation. Car, sans y aller de main morte, entre une chambre à gaz, associée à un four crématoire, qui efface efficacement (silencieusement et sans trace) par dizaines les indésirables êtres humains, et celle qui détecte jusqu’à l’organe le plus essentiel au corps humain, machine qui fait de cet organe qu’est le cœur, un objet, un suspect ; entre ces deux techniques (mais entre ces deux là, il y en a encore des milliers d’autres), il y a un point commun fondamental – sans aller jusqu’à les comparer, ce qui n’aurait aucun sens : il s’agit bien du gigantesque pas de la technicité sur  l’humain. Et cette déshumanisation, comme vous avez peut-être pu le comprendre en lisant les lignes ci-dessus, passe toujours par des mots, des ordres ; un langage.

 

Rappelons que tout langage est un système. Un système que tel homme ou tel autre a pu organiser d’une manière ou d’une autre. Tout est possible, là est le risque. Et là est l’espoir. Le langage est un otage, le langage est un oiseau. Derrière les mots se cache une réalité mal dissimulée ; mots et choses interagissent à l’infini. Pour Sartre, le mot est action. Un des premiers à avoir contré ce postulat est Beckett, pour qui le mot est impuissance. Cette thèse de l’écrivain mène à une résignation devant le langage, comme devant le monde. Klotz est à l’opposé de cela, clairement du côté de l’action ; de l’action des mots sur les choses, et de leur action sur le spectateur.

 

La fin du film est particulièrement significative. Le spectateur, après avoir été plongé plus de deux heures au cœur de l’entreprise, et au cœur d’une remise en question vitale du héros, subit un texte (tiré du livre adapté pour le film) méthodiquement dit, mot à mot. Un à un : les images des machines à exterminer nous apparaissent, à la fois claires et obscures. Les corps, qui défilent en paquets comme dans le film d’Alain Resnais, Nuit et brouillard. Ces mots, qui finissent par annuler l’image même du film, nous plongent dans ce noir abyssal de l’écran, pénétrant alors notre moelle épinière violemment. Ces mots, qui semblent devenir les personnages principaux de tout le film ; se mouvoir en matière, là où il n’y a plus d’image. Ces mots que l’on croyait sortis d’un manuel d’exécutant nazi, ces mots viennent en fait d’un texte technique d’entreprise.

 

Le texte est en effet parsemé de mots techniques jusqu’à la fin, apothéose où les mots ne sont plus que pour eux-mêmes, comme la musique dans la rave party. Deux mondes semblent se faire face : celui de l’entreprise, du langage technique, des rave parties et de la trahison. Et le monde dans lequel bascule Simon dans la seconde partie du film, où la magie en un tour de main nous propulse dans une autre quête, un autre visage, et aussi une autre musique, celle de Syd Matters, à la fois enchanteresse et hypnotique. La musique du film participe à ce fil conducteur qu’est la voix off ; elle en est sa continuité. La musique, omniprésente, quand elle est off parle à la place du personnage principal. Voix blanche.

 

Et c'est cette voix qui reste toujours, comme la dernière tentative à dire. Toujours, ce dernier cri : la voix, comme n'en démordent ni Pasolini (Théorème), ni  Eustache. Mais au film de Klotz, on peut ajouter une esthétique très Tourneur, très Murnau.

 

La voix pour dire toujours, encore. La voix pour faire frémir et pour faire entendre. Le film de Klotz, il s’écoute. La voix du chant du flamenco qui évoque une authenticité à toute épreuve. La voix- musique, qui est une des ficelles narratives. Et le langage enfin, d’un cinéaste hors-normes qui inscrit son film dans le plus normal des mondes. La voix enfin pour faire surgir ce qui se tait, ce qui a tellement été dit qu’on ne l’entend plus. La voix de l’Histoire.

 

C’est de ce combat propre au langage que nous parle La Question humaine :

les mots propagande, les mots numériques, numérisés, les mots- numéros hantent le film. Langage technique contre langage poétique en somme. Un combat très peu équitable s’il en est un.

 

Le film ne parle que d’une chose : la disparition du langage et, par conséquent, ce qui nous pousse à en recréer un. Langage errance, plongée, apnée, renaissance. Il s'agit à la fois de la disparition du langage face à ce que nous en avons fait, et de sa renaissance à l’envers de cela ; à l’envers du monde et de la société. La voix off de Simon, incarnerait ce langage des possibles, cette libération.

 

A la crise survenant à la moitié de la narration, survient un basculement du film dans une seconde partie sublime, gouvernée par une voix bleue, et une enquête qui s’ouvre sur sa vérité, et son verdict qui se referme sur lui-même. On n’est plus dans l’errance, mais dans la quête. Et cette quête trouve son sens dans ce qu’elle révèle à chaque instant. Quête incessante, quête sans fin de l’histoire.

A la recherche du temps passé. Quête sans fin d’un langage perdu à retrouver, à redécouvrir. Socrate l’annonçait déjà : accoucher de soi-même – de son propre langage ; sa propre forme. Il n'y a rien d'autre à enseigner. La vérité est là.

 

Laurie Lassalle

 

  

 

 

 Réalisation

Nicolas Klotz

 

 Interprétation

Mathieu Amalric

Michael Lonsdale

Lou Castel

Laetitia Spigarelli

 

 Origine

France

 

 date de sortie

12 septembre 2007

  

 

 

 

 

 

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