Le Roi de l’évasion – Alain Guiraudie
By Laurie LASSALLE | juillet 15th, 2009 | Catégorie : Cinéma | No Comments »Guiraudie l’effronté. Guiraudie sa Majesté nous livre avec Le Roi de l’Evasion un des films les plus drôles et les plus libres du festival de Cannes 62ème édition.
Imprévisible, indécent, fatiguant parfois ; le scénario est assez tordu et répétitif. On dirait presque improvisé. Le film de Guiraudie évoque un genre tout à fait particulier, comme si on l’avait inventé pour lui : le western homosexuel surréaliste. Mais dépourvu de cow-boy et n’évoquant l’homosexualité qu’avec le plus grand des naturels.
Film décomplexé, sans artifice, presque rustre dans sa nudité. Film primitif et pittoresque, du moins pour l’entité snobe cannoise. Et mis à part le film de Riad Sattouf Les Beaux Gosses, de toutes les salles du festival que j’aie fréquentées c’est bien celle où j’ai entendu le plus de vrais rires collectifs éclatant du début à la fin du film sans réelle interruption. Humour gras, mais de vrai gras – de celui des bons vieux saucissons d’Auvergne, de celui qui fait rire à gorge déployée, sans être ridicule comme souvent c’est le cas, sans qu’on n’ait honte d’avoir rit à la sortie. C’est le rire qui peut vite devenir fou.
Olivier Père qui préside à la Quinzaine nous avait prévenu : « Vous allez rire, beaucoup rire même (…) mais Le Roi de l’Evasion parle aussi sérieusement d’amour et de sexe ».
On croit être mis là, dans ce que le réalisme provincial (auvergnat même) fait de mieux, mais on est secoué à tout moment d’une soudaine absurdité spatio-temporelle. Ballotté sans mise en garde du rêve embué, suant l’hallucination à la transpiration rougeaude bien réelle de notre gros beau héros Armand.
Hafzia Herzie est touchante en beauf de base. Des héros, ils en sont tous, la jeune femme en chaleur y compris. Les rôles, si je puis dire traditionnels, sont renversés et leur armée de clichés terrassée : la femme saute sur l’homme qui s’offusque, se débat, fuit. Elle veut l’amour certes, mais de l’amour sexué.
Course-poursuite effrénée de l’innocente jeunesse qui court après ce corps large de l’expérience, le corps d’Armand. En fin de compte, tout le monde poursuit Armand, la jeune fille en fleur, une horde d’homosexuels en rut sous « dourdougne » (drogue locale désinhibante et décuplant les forces physiques), dont la police s’avère faire partie.
Armand est l’être de désir, celui qui baise bien les hommes. Peut-être que les femmes sentent ça aussi. Basculant de l’autre côté, forcé par cette jeune créature femelle qui n’en démord pas et semble aimer comme on aime à 15 ans, de ces passions qui passent au-dessus de tout (la justice notamment). Armand est gros et beau, Armand est à la fois l’anti-corps et le super- corps.
Le sexe, omniprésent dans le film, se pose comme la quête de chacun de ces héros un peu anti-héros mais très sexués. Et je n’ai jamais vu un film parler ainsi de l’homosexualité, avec une telle désinvolture. Allier film d’homosexuel et humour est en soi un acte assez rebelle et incongru. Comme si l’homosexualité était toujours triste et tragique, semble nous dire Guiraudie… Qu’est-ce que vous croyez ? En même temps, il semblerait dans le film que tout le village est peuplé par des hommes et que de surcroît ils sont tous ou presque passés de l’autre côté. Comme si cela allait de soit, bien sûr que tous les hommes en sont, d’une manière ou d’une autre. Le film place l’homosexualité du côté de la raison sociale et culturelle, et sûrement pas du côté de la nature. Armand parvient d’ailleurs à faire l’amour assez sauvagement à sa jeune amoureuse, sous l’emprise de cette racine mystérieuse appelée « dourdougne », certes. Les scènes de sexe contiennent d’ailleurs une justesse difficilement égalable. Mais la question est traitée tendrement et sans cliché, elle reste un point d’interrogation posé en l’air. La normalité c’est peut-être la capacité à accepter notre part à tous d’homosexualité. Le film de Guiraudie est une façon de libérer les folles de la cage.
A Cannes, par hasard, je croise Alain Guiraudie dans les toilettes (quel autre lieu incongru cela aurait-il pu être d’ailleurs ?). Je le félicite et lui parle de ce décalage, de cette liberté si rare qu’arbore avec une évidence déconcertante son film et combien il m’a fait mourir de rire. Je lui dis : « J’espère qu’il marchera, que les gens iront le voir comme ils vont voir les Ch’tis et toutes ces comédies françaises populaires. » J’avais lâché le mot. Il me regarde sincèrement étonné (quasi vexé) : « Mais mon film est très populaire ! Vous ne trouvez pas ? » Il avait l’air si sûr de lui, de dire ça comme une telle évidence… que j’ai gardé pour moi les pensées qui s’agitaient. Je n’ai pas osé lui dire : « Vous êtes fou mon vieux, votre film est ultra drôle, d’accord, mais il est complètement décalé, il ne peut pas être pris au sérieux par le monde. Il est trop à côté, fourré au quatrième degré pour mieux atteindre le cœur de son sujet… Jamais ça ne marchera, je l’espère de tout cœur pourtant…» Bon, évidemment je n’ai rien dit, je lui ai fait un grand sourire bienfaisant (tout en pensant que ce type était complètement à côté de la plaque en étant persuadé que son film allait réellement marcher auprès de ce qu’on appelle le « large public » – il porte bien son nom celui-là).
J’ai malheureusement pu vérifier mon mauvais pressentiment à sa sortie, alors que c’est le film dont j’ai dû le plus parlé à mes amis, les forçant presque à aller le voir pour le soutenir.
Car une des beautés du film est sa fragilité ; sa façon bancale de se déployer avec les moyens du bord en un conte fantaisiste, limite psychédélique. Sentir qu’il y a peu de moyen ajoute au charme, je ne saurais vraiment expliquer pourquoi. Je suis souvent plus touchée par des films, dont la fragilité donne à l’intention et à la tentative de l’auteur une grandeur plus grande encore. Les films où tout est servis sur un plateau d’or, tout bien produit, lisse jusque dans la perfection, comme Le Prophête d’Audiard par exemple, trop maîtrisé à mon goût, ne m’atteignent pas autant. Il y a une raison précise à cela : le réalisateur ne laisse pas l’espace de la faille. Et cette faille, c’est très personnel bien sûr, je m’y suis attachée à force d’exercer mon regard sur des roches brutalement taillées. La force et la puissance du corps à corps de l’artisan face à son roc (en comparaison homme-cinéma) m’apparaissent avec une évidence et une justesse qui ne prend pas si bien lorsqu’on ne sent plus le travail des mains sur la pierre. C’est comme ça, c’est personnel et politique si on veut.
Aller voir Le Roi de l’Evasion, qui à part ça, renouvelle franchement le genre de la comédie française et n’en est une que parce que le film nous fait rire et qu’on y parle effectivement français. Aller voir Le Roi de l’Evasion, film débordant, exultant, débridé et sentimental, peut devenir si vous le voulez bien un joli geste politique et une très belle partie de plaisir.
Laurie Lassalle

















